Thinard Florence

Un boulot denfer

Ce livre est strictement rserv aux personnes dans lincapacit de lire un livre ordinaire.


Un boulot d'enfer a reu
le Prix l't du livre 2006, Metz,
le Prix inter-collges 2006, Saint-Michel-sur-Orge,
le Prix du territoire de Belfort 2006,
le Prix de littrature chrtienne
Notre-Dame-de-France 2006, Paris
ainsi que le prix du Gaillard d'Or 2007
(Brive-la-Gaillarde).



 ma grand-mre, qui m'accueillera l-bas,
 ma mre,
 ma tante et marraine,
et  toutes les femmes dont
l'amour et la tendresse
veillent sur moi.



 Nous abritons,  l'intrieur de nous,
un ange que nous choquons sans cesse.
Nous devons tre les gardiens de cet ange. 

Cathy Brisset et Jean-Pierre Beauredon

1

	Le matin o nous sommes morts, papa et moi, nous tions trs, trs en retard. Bien sr, maintenant, a parat sans grande importance. Mais ce mardi-l, un 14 octobre, c'tait la panique :  sept heures cinquante-six, je farfouillais encore  quatre pattes sous mon bureau pour retrouver mon livre de chimie, en essayant d'enfiler un bras dans ma manche de parka sans lcher ma tartine. En bas, mon pre arpentait impatiemment l'entre, son portable  l'oreille, en tlrunion avec ses collaborateurs depuis dix minutes dj, et dj exaspr.
	 ... mais c'est du first touch, first call ! ... Eh bien dans ce cas, on le passe en primetime, point barre !
	Maman passa alors une tte ensommeille par la porte de ma chambre.
	 Nina, mon poussin, qu'est-ce que tu fabriques ? Tu vas rater ton bus !
	 Il me faut mon bouquin de chimie, sinon la monstrueuse mre Ragoun va m'corcher vive.
	 On dit : la  monstrueuse madame Ragoun , me reprit maman.
	 a y est, je l'ai !
	Je brandis mon livre, passai ma seconde manche, fourrai le reste de ma tartine dans un coin de ma joue.
	 Maman, t'as pench  chigner mon carnet ?
	 Ah ! Je savais que j'oubliais quelque chose !
	Maman tourna les talons et dvala l'escalier, ses mules claquant  toute allure sur les marches de pierre, sa robe de chambre bleu ciel flottant derrire elle. Je la suivis en courant, alors qu'elle me jetait par-dessus son paule :
	 ... dsole... nuit terrible... trois accouchements... csarienne en urgence... couche trs tard...
	Elle fona vers la cuisine o j'avais laiss mon carnet de notes en vidence, la veille au soir. Et l, sur la table, plus de carnet, mais un assortiment de botes de crales aux pubs barioles, surmontes d'une sorte de paillasson qui se serait laiss pousser les poils et d'un casque en plastique imitation mtal.
	 Lulu ! cria-t-on en mme temps, o est le carnet ?
	Le petit visage chiffonn et hriss de tifs de Lucas apparut.
	 Gneinf?
	 Le-car-net-de-Ni-na-qui--tait-po-s-l-il-est-o ? articula maman comme si elle s'adressait  un touriste tranger.
	 Chpmoih, marmotta Lulu en repchant sa cape de mousquetaire en satin rouge qui trempait dans son bol.
	D'un mme lan, nous entreprmes de retourner la cuisine avec des piaillements hystriques. 
	 C'est pas possible, enfin !
	 Il ne peut pas tre loin tout de mme !
	 T'as vu l'heure ? C'est sr, je rate le bus !
	Dans l'affolement, j'aurais probablement oubli d'en vouloir  Lulu s'il ne s'tait mis  fredonner la chanson du Lapin Fou, celui qui court partout dans Alice au pays des merveilles.
	   Je suis en retard,
	Il est dj moins le quart,
	Je n'ai pas le temps de dire au revoir,
	Au revoir, au revoir, au revoir... 

	Je dcidai de gaspiller quelques prcieuses secondes pour lui tirer un bon coup le paillasson. videmment Lulu se rebiffa et nous entamions un pugilat express et matinal quand papa surgit dans la cuisine en nous faisant les gros yeux. Tout en rugissant dans son combin  Mais je me fous des dpassements de budget... , il tapota le cadran de sa montre d'un doigt excd : huit heures quatre ! Au mme instant, maman mit la main sur mon carnet, gliss entre le lave-vaisselle et le frigo. Elle se rua aussitt  la recherche d'un stylo, pendant que papa fulminait :
	 Encore une fois, mon petit Benot, dans le business on ne fait pas de sentiments! Il est hors de question de laisser les Japonais attaquer ce segment ! Maman et moi changemes un regard entendu. Mon pre, grand stratge du marketing, semble constamment prparer la Troisime Guerre mondiale. Lulu profita du rpit pour me harponner la fesse de son pe et se sauver en courant vers la salle de bains. Du coup, la dernire parole que je braillai  l'adresse de mon petit frre fut :
	 a, ce soir, tu le regretteras !
	Ce qui n'tait pas trs malin, mais je ne pouvais pas deviner...

	Maman nous accompagna jusqu'au garage. Papa coina le tlphone entre son paule et son menton pour fourrager dans sa poche et trouver la tlcommande des portires. Il acheva sa discussion d'un 
 Sortez-moi le dossier, on verra a! avant d'embrasser maman, la tte ailleurs. Moi aussi, j'embrassai maman  la vole. Si j'avais su, je l'aurais serre dans mes bras, j'aurais respir son parfum, je lui aurais dit que je l'aime, de toutes mes forces. Je le sais maintenant, on ne dit jamais assez  Je t'aime  aux gens qu'on aime. Nous nous engouffrmes dans la voiture, les portires claqurent.  l'instant o nous sortmes du garage, les premires gouttes de pluie s'crasrent sur le pare-brise comme de grosses larmes. Papa mit les essuie-glaces en marche et c'est au travers de longues tranes humides que je vis maman nous faire un dernier coucou de la main.

	L'horloge du tableau de bord marquait huit heures onze. Six minutes pour rejoindre l'arrt du bus de ramassage scolaire, c'tait juste, mais jouable.  huit heures treize, touloulou... touloulou... le portable de papa sonna  nouveau. Sans quitter la route des yeux, il l'attrapa dans la bote  gants.
	 Gilles Claventin, fit-il d'un ton sec. 
	Puis, bien plus aimable :
	 Ah, Grald, c'est vous ! Non, non, pas du tout... Je suis en route : je dpose ma fille et je vous rejoins. Oui... oui... J'ai dj quelques ides pour organiser une contre-offensive saignante... Oui... Les Nippons n'ont qu' bien se tenir... Ha ha ha ! La roue tourne ! OK...  tout de suite.
	 Ce Grald Grant ! continua-t-il avec enthousiasme. a, c'est un meneur d'hommes, un capitaine d'industrie!
	 Mmm, rpondis-je sobrement, tout en pensant que M. Grant est aussi, place peu enviable, le pre de la fille la plus prtentieuse, la plus arrogante et la plus frimeuse que collge ait jamais abrite, j'ai nomm Priscille Grant.
	Manque de chance absolu, Priscille svit dans ma classe depuis trois ans dj et son pre est le patron de mon propre papa. Quant  sa mre, Diana Grant, elle est journaliste et prsente le journal du soir  la tl rgionale. Moi aussi, j'aimerais tre journaliste, si je ne deviens pas juge pour enfants. Mais moi, je serai une vraie journaliste, pas une femme-tronc qui dbite ses informations comme un robinet d'eau tide : il me semble que dans l'tat o est la plante, il y a tout de mme des problmes plus graves que les rcriminations des buralistes  chaque augmentation du prix des cigarettes! Les enfants maltraits, les gens sans papiers, sans travail, sans droits, la fonte de la calotte glaciaire, la fort amazonienne dvaste, les fleuves pollus... Malgr tout, Diana Grant se prend pour une star du petit cran et donne  sa chre Priscille un parfait exemple de la vanit faite femme.
	J'ignore pourquoi, mais papa voue  l'ensemble de la famille Grant une admiration inaltrable et nous bassine sans cesse avec  les relations des Grant ,  la rsidence de standing des Grant ,  le 4 x 4 des Grant ,  les vacances en mer Rouge des Grant ... et bien sr les innombrables qualits personnelles de la remarquble Priscille Grant, ses excellents rsultats scolaires, sa vaste culture, ses prouesses au piano, sa grce et sa beaut, son got exquis pour s'habiller, etc.
	Je la hais.
	 ... Il parat que la jeune Priscille a magistralement interprt Mozart devant les managers amricains, hier soir. Et en solo, s'il te plat ! Quel dommage que tu refuses de prendre des cours de musique, a regrett papa pour la 1034e fois, c'est essentiel pour une jeune fille bien duque...
	Touloulou, touloulou... La sonnerie du portable m'empcha de donner ma version d'une jeune fille bien duque, qui ressemble  n'importe quoi, sauf  Priscille Grant.
	Plus qu'un petit bout de chemin et nous arriverons  l'arrt du bus. Ce sera juste, mais cette fois encore, je vais l'chapper belle. Je vais retrouver Sarah et...
	C'est arriv extraordinairement vite.

2

	Notre voiture s'engageait tranquillement sur la grande route, quand, soudain, un boucan effroyable s'abattit sur nous, des freins crissrent suraigu, le choc pulvrisa verre et mtal, le portable vola, ma tte fut projete de ct, mon souffle coup.
	Plus rien.
	Si, une curieuse sensation de lgret. Pas de douleur, pas de peur. Comme dans un rve, notre voiture driboula une pente herbeuse dans un grand froissement de tle et s'arrta, presque en douceur, enfonce jusqu'au capot dans la terre laboure. Le camion, l'avant embouti, le pare-brise fracass, drapa sur le bas-ct et s'immobilisa dans une gerbe de gravillons. L'espace d'un instant, je me demandai comment je pouvais  la fois assister  l'accident et me trouver dans la voiture, mais j'aperus papa qui considrait lui aussi la scne avec effarement, et je fus si heureuse de le retrouver, on tait sauvs, je courus vers lui, sautai dans ses bras, et l je compris qu'il y avait un vrai problme.
	Mes bras s'taient referms sur du vide et papa et moi flottions  un mtre au-dessus de l'herbe mouille.
	La premire raction de papa, sous le choc, fut de nier l'vidence.
	 Mon portable, vite! Il faut que je prvienne Grant, qu'on dplace la runion marketing  onze heures !
	Je le suivis sans effort, comme porte par un coussin d'air. Nous nous approchmes du dsolant tas de ferraille qui fut notre voiture.
	 Papa... tu vas tre plus en retard que a...
	 Mais non, voyons, aprs Grant, j'appelle une dpanneuse et un taxi. Dans une heure on est tous les deux au trav...
	Pench par la fentre en miettes, ct conducteur, papa se trouva soudain face  lui-mme, ou du moins ce qu'il en restait. Ce n'tait pas joli-joli. Le volant lui avait perfor la poitrine et le camion avait fini le massacre.
	 Mon Dieu... souffla papa. NINA ! Et toi, Nina ? Est-ce que... Oh non... Oh non... Ma petite fille...
	Je n'tais pas brillante non plus : encore sangle  la banquette par ma ceinture de scurit, je ressemblais  une poupe dsarticule. Ma tte avait heurt la vitre. La moiti gauche de ma figure semblait dormir, mais toute la moiti droite tait comme passe au mixeur. Des cheveux, de la peau, du sang partout, je me reconnus  peine. J'aurais d tre pouvante et pourtant je m'observais comme j'aurais regard un film d'horreur au cinma. Un lger frisson, rien de plus.
	 a va, papa, je suis l, avec toi.
	 Mais tu es... on est... c'est horrible...
	 Oui. Je crois que c'est a. Je crois qu'on est morts.
	C'est une nouvelle qui secoue. Bizarrement, j'prouvais aussi une sorte de dtachement, et mme de la curiosit ! C'tait donc a, la mort ? J'aurais pu partir comme a, en douceur, comme en voyage, si papa n'avait pas murmur :
	 C'est pas possible... lisabeth... Lucas...
	La peine explosa comme un soleil noir  l'endroit o, il y a quelques instants encore, battait mon cur. Maman. Maman... MAMAN ! ! ! ! Une effroyable panique, le pressentiment d'un manque dfinitif. Pour toujours. Plus jamais. Une foule d'images jaillit de ma mmoire la plus lointaine, comme une mosaque folle : maman penche sur moi, au-dessus d'un berceau, d'une baignoire de bb, une cuillre  la main, montrant joyeusement un doudou retrouv. Ses yeux rieurs, ses yeux grondeurs, ses yeux aimants, son rire, sa voix, sa manire unique de prononcer mon prnom, en faisant tinter les deux  n ... Et encore Lulu et moi  vlo, plongeant en bombe  la piscine, une partie de chat dans les dunes un jour glacial de novembre, un pique-nique  la montagne o l'on avait vu un renard, le matin de Nol o l'on avait sauv un moineau de la tempte de neige, mamie qui m'apprend  faire de la pte  tarte, un fou rire en classe avec Sarah. Treize ans et presque trois mois de bonheur, comme un tissu pais et chatoyant, qui se dchirent fil  fil. Ensuite, l'onde de choc se dilua, telles des rides sur l'eau quand une pierre crve la surface, puis sombre au fond. Et enfin comme un appel, une envie d'ailleurs.
	 Papa... Je crois qu'il faut s'en aller maintenant. On ne peut plus rien pour... pour nous.
	Papa tomba  genoux dans l'air du matin.
	 Je ne peux pas... lisabeth, je... je l'aime, je ne peux pas partir, la laisser !
	Je haussai les paules en indiquant son corps martyris.
	 Ben oui, mais tu ne peux pas non plus passer le reste de ta vie sous forme de steak hach.
	La porte du camion s'ouvrit alors brusquement. Le chauffeur descendit, ou plutt s'croula sur la route, puis tituba vers nous avec des yeux fous.
	 Y a quelqu'un ? hurla-t-il d'une voix casse.
	Il se prcipita  la fentre de papa, puis bondit en arrire, la main sur la bouche. Son pied heurta un bout de pare-chocs arrach et il tomba rudement assis. Il cacha son visage dans ses mains, effondr sous l'averse qui tachait de sombre son bleu de travail.
	 C'est pas vrai ! Merde, c'est pas vrai... l'entendions-nous murmurer.
	Le pauvre homme ne semblait pas bless mais porterait,  jamais, la cruelle cicatrice de ce matin-l.
	Un lointain hurlement de sirne signala l'arrive des secours. Les clairs bleus d'une ambulance percrent la pluie battante.
	 On y va, p'pa ? C'est sinistre ici et je n'ai pas tellement envie de voir ce qu'ils vont faire de nous.
	 De nous ? rpta papa d'un ton incrdule. Dj, il me semblait qu'on s'loignait.  chaque flash du phare de l'ambulance, le paysage devenait plus imprcis. La route, les champs, le camion, la voiture mme, se diluaient dans une lumire azure, comme dans une piscine sans fond, sans bords, sans limites. Et pourtant, c'tait clair, nous allions quelque part.

3

	Un quart d'heure avant la sonnerie, le proviseur, le front stri de rides profondes, ouvrit la porte en adressant un vague signe d'excuse  Mme Ragoun, laquelle crivait au tableau La reprsentation molculaire du dihydrogne de sa plus belle craie.
	 Restez assis, ajouta-t-il bien qu'aucun n'lve n'ait esquiss le moindre geste pour se lever.
	Il se dirigea vers la professeure de chimie, lui chuchota  l'oreille quelques mots qui la firent s'exclamer et blmir, puis se tourna vers la classe frtillante de curiosit.
	 Mes enfants... heu... Je dois vous faire part d'une trs triste nouvelle. Hem... Ce matin, votre camarade Nina Claventin a eu un accident sur la route du collge. La voiture de son pre a t percute par un camion... Hum... Ils sont dcds tous les deux, je viens de l'apprendre.
	Un silence inou emplit la salle de classe o le temps parut suspendu. Il s'crasa au sol avec un fracas de chaise renverse et Sarah se dressa lentement, la bouche tordue en un grand cri silencieux. Oubliant sa lgendaire frocit, Mme Ragoun se prcipita vers elle, serra sa main, lui tapota une joue dj barbouille de larmes et dsigna deux autres lves pour guider une Sarah ttanise de chagrin jusqu' l'infirmerie. Plusieurs lves sanglotaient tout bas. Les autres, le visage ferm, ne lchaient pas des yeux le proviseur qui reprit, la voix fle d'motion :
	 Je... je comprends votre peine  tous, mes enfants. Je connatrai bientt la date des obsques et je vous invite  tmoigner, ce jour-l, de votre affection pour Nina. Maintenant, si madame Ragoun est d'accord, je vous propose de suspendre ce cours et d'aller prendre un peu l'air dans la cour.
	Mme Ragoun hocha la tte vigoureusement, faute de pouvoir parler. D'abord personne ne bougea. Puis un  un, les lves semblrent s'veiller d'un cauchemar, se levrent comme une arme de zombies et quittrent la pice sans le moindre bruit.

	 Bien sr, c'est un poids lourd, ils sont impliqus dans un septime des accidents mortels sur les routes de France.
	 a va, Priscille, c'est pas le moment... murmura Sarah qui avait rejoint ses copines sous les platanes.
	L'infirmire scolaire l'avait gratifie d'un grand verre d'eau de mlisse et d'un paquet de mouchoirs en papier.
	 La vitesse excessive et la fatigue des chauffeurs qui effectuent un nombre d'heures suprieur  la lgislation sont les causes principales de cette hcatombe, continua Priscille. Une directive europe...
	 LA FERME ! T'arrtes de la ramener avec tes informations  la noix ? On s'en fout de tout a : Nina est morte! MORTE ! Tu peux le comprendre a, HEIN ?
	Il fallut dcrocher un  un les doigts de Sarah agripps au col de fausse zibeline rose de Priscille pour que cette dernire puisse enfin respirer, puis dglutir avec difficult. Elle rengaina ses commentaires sur les normes europennes de scurit routire et s'loigna en critiquant  les hypra-motifs qui se laissent dborder par leurs pulsions   l'intention de sa petite cour d'admiratrices.
	Sarah se laissa tomber sur un banc et sortit un mouchoir sec du paquet tandis que, dans l'cole primaire voisine, sonnait pour Lucas l'heure de la dernire rcr insouciante de son enfance.

4

	Papa et moi drivmes ainsi entre deux eaux bleutes et piquetes de lumire pendant... heu... un certain temps. Mais trs vite, nous sentmes que nous n'tions pas seuls. Une prsence amicale, chaleureuse, joyeuse mme, flottait  nos cts. Soudain, dans une vibration brillante, deux silhouettes se dessinrent et ils furent l,  nous observer avec un immense sourire. Un petit homme court sur pattes, avec les yeux brids et une barbiche de poils fins, vtu d'un pantalon brod d'or, d'une tunique double de mouton et coiff d'un calot rond. L'autre tait une jeune femme aux yeux et aux cheveux noirs,  la peau claire, l'expression  la fois douce et dtermine. Elle portait une simple robe de toile grise comme autrefois les ouvrires... Sa tte me disait vraiment quelque chose, j'tais sre de l'avoir vue quelque part. Mais o ? Un film ? Un livre d'histoire ?
	Le petit gros fit une courbette devant papa.
	 Trs cher Gilles, je suis suprmement honor de t'accueillir en ce monde. La paix soit sur toi.
	 Pa... pa... pardon ? bgaya papa. Excusez-moi, je... nounous... nous nous connaissons ?
	 Bien sr, Gilles, je veille sur toi depuis le premier jour de ta vie, avant mme ta naissance. Hihihihi. Je suis Jing Xian, ton gnie protecteur. Vous dites ange gardien, je crois !
	 Mon... QUOI ? fit papa, les yeux carquills. Est-ce que je deviens fou ?
	 Celui qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit. Hihihi. Proverbe chinois. Hihihi.
	 Nina, tu entends ce que j'entends ?
	Mais je venais enfin de reconnatre la jeune femme et ne rpondis pas. Nous nous observions intensment et ses yeux noirs lanaient des clairs graves et tendres.
	 Bienvenue  toi, chrre petite Nina. Tu me rreconnais, n'est-ce pas ? demanda-t-elle d'une voix chantante qui roulait les r. Nous nous sommes rrencontrres dans tes rrves. Je suis Elena Petrrov Petrrova, j'tais charrge de veiller surr toi. Je regrrette pourr ce camion, mais il tait trrop rrapide et trrop lourrd pourr nous. Et le tlphone ne nous a pas aids... conclut-elle avec un regard de reproche vers papa.
	Je hochais la tte, muette de stupeur. Dix mille questions se bousculaient pourtant dans mon esprit. On est o ? Pourquoi eux ? Pourquoi nous ? Pourquoi taient-ils habills comme a ? Et maintenant, o on 
va ? Pour faire quoi ? Et quand est-ce que...
	 Nina, tu aurras bientt des rrponses  beaucoup de questions. Mais pas  toutes tes questions. Ici aussi, il y a toujourrs des choses  apprrendrre...
	 Monsieur Jing, interrompit papa, qui...
	 Tu peux m'appeler Xian, fit l'ange rondouillard avec une nouvelle courbette.
	Ah...bien, merci... Xian, qui tes-vous, en vrai ?
	 Eh bien, dans la vie sur Terre, j'tais un marchand et je vivais dans ce que vous appelez, je crois, le XIVe sicle. De Samarkand  la lgendaire beaut, je dirigeais des caravanes vers Tachkent. Des chameaux et des chameaux, chargs de richesses, qui reliaient les royaumes d'Occident et l'empire du Milieu, l'Europe et la Chine d'aujourd'hui.
	 Samarkand ? La route de la soie ? s'exclama papa. Incroyable ! Je dois rver ! Et... heu... quelle gamme de produits vendiez-vous ?
	 De l'or, du corail, les porcelaines les plus fines, les pices les plus rares et de somptueux brocarts pour vtir les belles dames de France et d'Italie. Papa mit un petit sifflement admiratif.
	 Le march idal : pas de concurrence, pas de barrires douanires, des clients dans toute l'Europe ! 
	Xian fit la moue.
	 Il est facile d'attraper un bb tigre : il suffit d'entrer dans l'antre du tigre... Hihihi. Mais nous devions franchir des prcipices et des dserts, affronter les brigands qui guettaient les convois  chaque col de montagne, les maladies des chameaux, la neige...
	 Certes, mais vous vous rattrapiez sur le prix de vente : le moindre sachet de poivre valait son pesant d'or !
	 Avec du temps et de la patience, la feuille du mrier devient soie, nona Xian avec un sourire modeste. Ce commerce fit en effet notre fortune et celle de notre bien-aime Samarkand, le joyau de l'Orient. Hihihi. Il causa aussi notre perte, quand les hordes de Gengis Khan dvastrent la ville. Personnellement, je fus alors tu dans l'incendie de mon entrept.
	Xian soupira.
	 Tout passe comme l'eau de la rivire, disait le noble Confucius. Toutefois, nous avons tenu ce segment pendant plus de six sicles... avant que les Nippons s'en emparent. Hihihihi. La roue tourne.
	Papa clata de rire en reconnaissant ses propres mots.
	 Mon cher Xian, vous me plaisez ! Pourriez-vous m'expliquer en dtail le principe des lettres de change ? C'tait le premier systme bancaire international, n'est-ce pas ?
	 Comme le sage, instruis-toi en observant les fautes des autres, approuva Xian. Alors, vois-tu, les Vnitiens...
	Elena coutait ces histoires de gros sous d'un air svre.
	 L'arrgent est la cause de tant de misrre...  mon poque, quand naissait le XXe sicle dans le vaste empirre des tsarrs, le peuple mourrait dans les champs, les mines et les fabrriques. De faim, de frroid, d'puisement, alorrs que les seigneurrs s'empiffrraient de caviarr et s'habillaient de fourrurres. Nous, les femmes de Saint-Pterrsbourrg, nous tions rrvoltes parr cette injustice et nous avons rrclam du pain pourr nos petits. Le tsarr a alorrs envoy ses drragons. Leurrs sabrres ont trransperrc nos coeurrs et leurrs chevaux ont pitin nos visages. Mais la Rrvolution tait en marrche verrs un monde meilleurr !
	Quelques-unes de mes questions recevaient dj des rponses.
	 Eh oui, Ninotchka, ceux d'entrre nous qui acceptons le trravail d'ange garrdien, nous prrotgeons des trres humains, mais nous les aidons aussi  grrandirr en leurr apporrtant ce que nous crroyons avoirr apprris d'utile surr Terre...

5

	Elena fut interrompue par un concert de gloussements et d'exclamations.
	 Les voil !
	 Le petit Gilles ! Oh, mais c'est un homme, maintenant !
	 Et cette charmante demoiselle doit tre Nina !
	 Oui, oui, c'est elle, tout le portrait de sa mre !
	Trois dlicieuses vieilles dames, soudainement apparues, se jetrent sur papa pour le serrer dans leurs bras potels et l'embrasser  qui mieux mieux sur les deux joues.
	 Ma... Mamie Margot ? Tant...Tante Olga ? Tante A... Alice ? bredouilla papa.
	 Eh oui, mon petit chou, c'est bien nous.
	 Mais qu'est-ce que vous faites l ?
	 Nous sommes au paradis, pardi !
	 Nous l'avons bien gagn  supporter toutes tes btises, chenapan !
	Et toutes trois de glousser de plus belle.
	 Au paradis ? Mais a n'existe pas !
	 Oh, le vilain garon qui a oubli son catchisme ! C'tait bien la peine que nous nous donnions tant de mal, soupira la plus dodue des trois.
	C'tait mamie Margot, je l'avais vue sur de vieilles photos de l'album de famille. Lulu et moi avions hurl de rire en apprenant que le poupon joufflu et peign comme Tintin, serr contre sa poitrine rebondie, tait notre pre.
	Pendant cet change, tante Olga et tante Alice m'envelopprent d'un doux nuage de caresses et de baisers.
	 Comme elle est jolie !
	 Oh, moi je le savais, j'tais descendue jeter un il  sa naissance. Quel amour de bb ! Elle portait la barboteuse blanche, tu sais, Alice, celle que j'ai brode de boutons de roses, juste avant de partir ?
	 Oui, oui, oui, avec le petit col en dentelle !
	Papa se remettait tout juste et venait de fermer la bouche, quand je vis  nouveau sa mchoire se dcrocher de surprise. Je me retournai et l, canne  la main mais droit comme un i, exactement comme dans mon souvenir, grand-pre. Il partit de son gros rire tonitruant en ouvrant les bras.
	 Entrez, entrez ! On ne paie qu'en sortant, si on est content !
	C'tait trop bon d'entendre encore la vieille plaisanterie qu'il nous lanait autrefois du seuil de sa maison. Je me jetai  son cou. Par quel miracle sentait-il toujours la mme eau de Cologne de supermarch ?
	 Raoul...
	 Gilles !
	Sur Terre, papa et grand-pre ne se laissaient gure aller  des dmonstrations d'affection, mais l ils se serrrent dans leurs grands bras avec motion.
	 Dis donc, grand-pre, pourquoi t'as encore une canne ? Quand tu meurs, on ne te remet pas  neuf ? Regarde, nous, on n'a pas de traces de l'accident.
	 Si, si... En fait, on peut avoir exactement l'apparence qu'on souhaite, ou pas d'apparence du tout, d'ailleurs. Mais j'aime bien ma fidle canne, maintenant elle me sert  battre la mesure,  la chorale.
	Grand-pre  la chorale ? Lui, le rude soldat qui avait combattu sur tous les fronts, en Asie, en Afrique, en Europe, et dont les sanguinaires rcits de guerre avaient maill nos repas de famille ? Dcidment, c'tait dingue, le paradis !
	 Ces dames ont absolument besoin d'un baryton, et, ma foi, je m'amuse bien.
	 C'est vrai, Raoul, je ne sais pas ce que nous ferions sans vous... roucoula tante Olga.
	 Mais qu'est-ce que vous chantez ? Des cantiques, comme  l'glise ?
	 Oui, quelques chants de Nol, mais plutt du gospel, c'est plus dansant, prcisa grand-pre.
	 Des chants carnatiques de l'Inde, du n japonais, des opras baroques, des chansons de marins, du rap, du rock... ajouta tante Alice.
	 Mais le plus gant, c'est tout de mme les impros avec les archanges, intervint mamie Margot. C'est bien comme a que vous dites, vous, les jeunes d'aujourd'hui ? Et l, crois-moi ma cocotte, a dmnage !
	Je n'en crus pas mes oreilles. Devant mon air abasourdi, grand-pre ajouta :
	 Tu sais, Nina, ici, tout est... diffrent. Regarde autour de toi.

	WHAAAOU !
	Nous tions devant le plus merveilleux des paysages. Une fort tropicale vert meraude, aux arbres chargs de fruits multicolores et de lianes fleuries, bordait  perte de vue une plage de sable fin. Des oiseaux jacassaient dans les feuillages et l'air sentait la vanille. Je pressentis que les eaux indigo du lagon taient  la temprature parfaite pour se jeter  corps perdu dans les somptueux rouleaux d'cume blanche. Une vraie carte postale ! Soudain, des dauphins jaillirent de l'eau comme des torpilles, pirouettrent joyeusement et plongrent dans des gerbes tincelantes. Nager avec des dauphins, mon rve !
	 Papa, t'as vu ? C'est magnifique !
	 Oh oui ! fit papa l'air exalt. Splendide ! Quelle puret de lignes et de volumes ! L'harmonie parfaite de l'acier et du verre, une architecture de gnie !
	 Hein ? Mais non, la plage, les dauphins !
	Papa me lana un coup d'il interloqu. Les trois vieilles dames, grand-pre et Xian pouffrent de rire. Mme Elena sourit.
	 Tu comprends, Nina ? reprit grand-pre. Ici, on voit le monde tel qu'on le dsire : les paysages les plus fous ou tirs de la ralit de la Terre. J'ai ainsi explor les mondes polaires et les dserts, le fond des ocans, les forts quatoriales. Mais je reviens souvent au marais de mon enfance, cette douce alliance entre l'ocan et le rivage, les oiseaux de mer, la lumire dore...
	 Moi, je suis plutt jardin anglais, intervint tante Alice, des roses  foison, une tonnelle de glycine parfume et le chat qui dort sur les dalles chaudes d'une alle d'amandiers.
	 Moi aussi, mais alors plutt chvrefeuille et bougainvilles, ajouta tante Olga. J'adore les bougainvilles ! Tu te souviens Alice, celui de notre jardin ?
	Tante Alice s'apprtait  rpondre quand des clats de voix furieux retentirent. Deux personnages se faisaient face, l'un temptant et gesticulant, l'autre se tordant les mains, au bord des larmes. C'est ainsi que je vis Rouslan pour la premire fois. Un beau gosse en haillons, ple de colre, les yeux verts tincelants,  deux doigts de se jeter sur un malheureux vtu comme un mnestrel, en chausses, justaucorps et poulaines.
	 Il faut que j'y retourne ! hurla le jeune gars. Elles n'ont plus que moi, je dois les protger !
	 Mais c'est impossible, gmit son interlocuteur. Tu ne peux plus revenir en arrire... Plus tard peut-tre...
	 Plus tard, ce sera trop tard ! Les chars russes sont  deux kilomtres du village. Chaque obus peut finir de pulvriser la maison et Laoura et Milana sont coinces par la charpente ! Je l'ai vue tomber !
	 Non, non, elles ne sont pas menaces, on s'est arrangs pour caler une poutre au-dessus d'elles, qui les protge. Les bombardements vont bientt cesser.
	 Et aprs ? Tu sais ce qui se passe, aprs ? Quand les soldats nettoient les villages, ce qu'ils font aux femmes et aux filles ?
	 Hlas oui, soupira le mnestrel, j'ai tout vu, puisque je t'accompagnais chaque seconde, chaque jour et chaque nuit.
	 Alors, sortons mes surs de l ! trpigna Rouslan. 
	Je m'approchai d'Elena.
	 Tu les connais ? chuchotai-je.
	 Oui, l'ange garrdien, c'est Guilhem, un talentueux trroubadourr qui a charrm de ses chants d'amourr les plus belles dames du Languedoc. Le jeune, Rrouslan, lui aussi tait n pour enrrichirr la vie de musique et de posie. Mais dans sa Tchtchnie natale que les hrritiers des tsarrs rravagent depuis des sicles, ce talent n'a pas trrouv sa place...
	Guilhem tentait vainement de calmer son protg.
	 Rouslan, je t'en prie, sois confiant, comme toi tes surs ont un ange qui...
	 Qui les laisse ventrer par des clats d'obus ? 	L'ange rougit.
	 Je suis tellement navr, j'teignais l'incendie qui prenait dans la grange. J'ai vu l'obus trop tard pour le dvier. Et puis je ne suis pas un soldat, moi, je suis un pote...
	 Et donc parfaitement inutile dans un pays en guerre !
	 Le chagrin te rend svre, Rouslan, fit soudain une voix qui rsonnait comme un orgue de cathdrale.
	 Ah merci ! Je ne sais... commena Guilhem. Le nouveau venu tapota l'paule de l'ange gardien dsempar.
	 Ne te reproche rien, Guilhem, tu as donn le meilleur de toi-mme. C'est l'essentiel. 
	 Et lui, c'est qui ? demandai-je.
	 L'archange Gabriel, lancrent les trois vieilles dames et grand-pre d'une seule voix.
	 Djabral, fit Xian en mme temps.
	 Le camarrade Gabrriel, rpondit Elena. 
	 Alors, heu... finalement ?
	 Djabral : c'est l'ange qui transmit le Coran au prophte Mahomet, prcisa Xian. Et il lui rvla sa mission au service du Trs-Haut.
	 Dans la Bible, il annona  la vierge Marie qu'elle serait la mre de Jsus, enchana tante Olga.
	 Pourr moi, c'est un messager de justice, le dfenseurr des opprrims, ajouta Elena.
	 Et voil, conclut grand-pre, c'est comme pour les paysages : chacun vit ici selon ses croyances ou sa religion, en toute libert et, surtout, en paix.
	J'observai Gabriel, qui ne ressemblait pas du tout  l'image chichiteuse qu'on donne d'habitude des anges. Pas de bouclettes blondes, ni de tunique en satin rose et pas la moindre trace d'ailes. Je voyais un bel homme, carr d'paules, aux cheveux courts et grisonnants. En revanche, ses yeux taient vraiment surnaturels, extrmement lumineux, pntrants. Il nous regarda posment tour  tour, pronona nos prnoms et sembla lire en nous comme dans autant de livres ouverts. Toute tension disparut. J'tais fascine. Rouslan aussi, a lui en avait bouch un coin. L'angoisse qui le dvorait semblait reculer pas  pas.
	 Rouslan, reprit Gabriel de sa voix profonde, je comprends ta peine, mais rassure-toi, tes surs seront sauves. Vos parents sont en chemin pour les retrouver, nous guidons leurs pas. Grce aux merveilleux rcits que tu as imagins pour elles tout au long de ces jours de cauchemar sous les bombes, ces petites filles ont oubli leur terreur, leur faim, leur soif. Je te promets qu'un jour, devenues grands-mres, elles raconteront ces histoires  leurs petits-enfants et chriront ta mmoire.
	Rouslan et Guilhem semblrent au mme instant librs d'un poids colossal.
	 Ainsi, la posie n'est pas toujours inutile, ajouta Gabriel avec un clin d'il moqueur.
	Rouslan lui renvoya un sourire plein de dents blanches et pointues, claqua amicalement l'omoplate de son ange gardien qui essuya une larme d'motion, et parut enfin s'apercevoir de notre prsence. Quand nos regards se croisrent, il cilla plusieurs fois puis cracha d'un ton brutal :
	 Toi, la fille, o est ton voile ?
	Pardon ? Mon quoi donc ?  l'vidence, une petite conversation avec ce charmant jeune homme s'imposait !

6

	Dix bonnes minutes aprs le dbut du cours de solfge, Priscille Grant entra sur la pointe des pieds dans la salle d'tudes et balana nonchalamment ses partitions sur sa chaise. Mlle Canolli, qui farfouillait alors dans sa serviette, faillit tomber de son tabouret de piano. Son visage jauntre et sa maigre chevelure frisotte au ras du crne lui donnaient une forte ressemblance avec une ponge  rcurer. Priscille s'tait donc fait un malin plaisir de lui trouver le surnom cruel de Spontex et de s'assurer qu'il remportait un large succs auprs des lves de l'cole de musique.
	 Priscille ! gmit Spontex de sa voix aigrelette. Lorsqu'on est en retard, on doit s'efforcer d'tre discret.
	 J'accompagnais ma mre  une confrence de presse du prfet, annona Priscille avec hauteur.
	 Assieds-toi maintenant, s'il te plat, et poursuivons, murmura Spontex.
	Priscille s'excuta avec force soupirs et regards entendus  la ronde. N'osant afficher leur impatience, les autres lves y rpondirent par des sourires contraints, et le cours put reprendre.
	 Je vous avais donc demand de travailler les mesures une  sept du Petit Berger de Claude Debussy, cette suite pour piano seul qui, je le rappelle, fait partie de l'preuve d'entre en premier cycle du conserva-toire...
	Un claquement de langue excd salua cette introduction.
	 Elle radote, cette pauvre Spontex... chuchota Priscille suffisamment fort pour tre entendue de tous.
	Mlle Canolli courba l'chine un instant, puis se ressaisit courageusement.
	 Hugo, si tu veux bien venir au piano, nous t'coutons.
	Un garon, affubl de lunettes paisses qui lui faisaient de gros yeux de crapaud, se leva prcipitamment, s'installa gauchement devant le clavier et tendit le cou pour mieux distinguer la partition. Priscille pouffa, entranant par contagion quelques ricanements nerveux. Une vague de panique secoua le jeune Hugo, qui essuya ses mains moites sur son jean.
	 Brk, bonjour le clavier poisseux et merci pour les autres ! persifla Priscille.
	 Allons, taisons-nous, protesta faiblement Spontex. Vas-y, Hugo : trs doux et dlicatement expressif pour les quatre premires mesures, puis plus mouvement...
	Mais le malheureux avait perdu tous ses moyens avant mme d'effleurer une touche. Il martela laborieusement une srie de sons chaotiques parmi lesquels l'auditeur le plus bienveillant n'et pu reconnatre la moindre note du clbre Children's Corner, compos par Debussy pour sa fille adore. Priscille dardait sur lui un il narquois, sous un sourcil lgamment incurv.
	 Hum ! Hugo, tu dois reprendre ce morceau et le travailler rgulirement, plusieurs fois par jour, commenta Spontex.
	 Mais je l'ai fait ! Je le savais par cur, tenta de se dfendre le pauvre garon.
	 La rgularit est essentielle, mes enfants, continua Spontex sans lui accorder plus d'attention. Le piano exige du travail, encore du travail, toujours du travail.
	La tte basse et les joues carlates, Hugo retourna  sa chaise tandis que Spontex notait quelque humiliante apprciation en face de son nom.
	 Voyons, maintenant, qui...
	 Moi, trancha Priscille d'un ton qui ne souffrait aucune contestation.
	Spontex capitula.
	 Eh bien... heu... pourquoi pas...
	Priscille traversa la salle d'un pas dcid, s'empara du tabouret, fit vivement tourbillonner le sige  vis pour l'ajuster  sa taille, s'assit avec grce. Elle posa ses longs doigts dlicats sur les touches, ferma les yeux...
	La Symphonie n 12 de Jean-Sbastien Bach jaillit dans la pice en volutes mlodieuses, fraches et bondissantes, se mlant et se rpondant  la perfection. Les dernires mesures grenes avec une insolente virtuosit, Priscille rouvrit les yeux et considra avec satisfaction son public envot.
	 Mais... mais... grelotta la voix de Spontex, abasourdie, c'est un morceau de deuxime cycle !
	 Vous n'allez tout de mme pas vous plaindre que quelqu'un, dans cette classe, ait du talent ? demanda Priscille d'un ton mielleux.
	 N... non, mais... Le Petit Berger ? bredouilla Spontex.
	Priscille clata d'un rire sarcastique.
	 Le Petit Berger ? C'est avec ce genre d'ambition qu'on commence pianiste et qu'on finit prof de musique !
	Spontex plit sous l'insulte, ce qui fit virer son teint du jaune au beige. Elle cacha ses larmes en s'affairant autour des partitions parpilles pendant que Priscille regagnait sa place d'un pas lger.

	Dans la lumire crue des nons, per-sonne ne remarqua l'ondulation infiniment arienne assise sur le grand piano  queue. C'tait l'ange gardien le plus satisfait et le plus constern  la fois de tout le secteur.
  Mein Gott, Prizille ! Zi dlikate afec la musik et zi dure afec les humains ! soupira-t-il. Komment tant de qualits peufent-elles ctoyer une telle prdention tans une mme perzonne ?
	Il hocha la tte tristement, sans pouvoir toutefois s'empcher de fredonner l'lgante sinfonia qui plana dans le silence morose de la classe.
	De son vivant dj, Karl Badheim avait t l'un des plus fervents admirateurs du grand Bach. Depuis ce jour glac de novembre 1724, o, jeune apprenti, il tait entr dans une sombre glise de Leipzig, portant la caisse  outils de son matre, le facteur d'orgue. Ds les premires notes de la Messe en si mineur, Karl tait tomb  genoux sur les dalles froides, touch au plus profond du cur par son incroyable puissance et son extraordinaire beaut.
	Longtemps, trs, trs longtemps aprs, il avait pass des nuits pench sur le berceau de Priscille,  chantonner dans le creux de sa minuscule oreille des cantates, des partitas, des concertos. Plus tard encore, il avait guid ses petits doigts malhabiles sur les touches du grand piano, avait battu pour elle la mesure avec une rgularit de mtronome et une patience proprement anglique lors des fastidieux exercices de gammes, lui avait dvoil les mlodies caches dans le mystrieux et complexe langage du solfge. En revanche, l'me sensible de Karl restait impuissante devant la froide arrogance de sa protge, ses redoutables clats de mauvaise humeur, son mpris affich pour les moins riches, les moins intelligents et les moins dous qu'elle.
	 Ach, pourquoi certains dzirent-ils d'autres matres que Tieu et la beaut ? se lamentait-il encore quand la porte se referma ce soir-l sur une Spontex accable.

7

	 Les femmes doivent tre voiles, c'est pour leur bien, pour les protger ! rpta Rouslan avec un air but.
	 Mais les protger de quoi ? Ce qui menace les femmes, aujourd'hui, c'est la misre, les maladies, le chmage, le manque d'instruction, la guerre ! Tu crois qu'un voile arrange ce genre de choses ?
	 Il les protge de la... convoitise des hommes... Dans mon pays, une femme n'est plus respectable si un autre homme que son mari a vu ses cheveux ou son... ses...
	 Corps ? Visage ? Peau ? Fesses ?
	Rouslan me jeta un regard embras de colre et de ddain.
	 Il n'y a pas  discuter, car c'est crit :   Prophte ! Dis  tes pouses,  tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles : elles en seront plus vite reconnues et viteront d'tre offenses. Allah est pardonneur et misricordieux.  Le Coran, sourate 33 !
	 Oh, a va! Moi aussi je peux te balancer des citations  la figure ! Tiens, tu la connais celle-l?  Tous les tres humains naissent libres et gaux en dignit et en droits.  Dclaration universelle des droits de l'homme, article 1 !
	 Et alors ? a te donne le droit de condamner notre religion et nos coutumes ?
	 Et toi, a te donne le droit de me les imposer ? C'est toi qui as commenc  me prendre la tte avec cette histoire de voile !
	Exaspr, Rouslan pitina la neige bleute qui craquait sous ses pas. Tout autour de nous des myriades de glaciers scintillaient sous les rayons de trois soleils argents. Nous tions au sommet du pic le plus abrupt du plus gigantesque massif montagneux que l'on puisse imaginer. Le paradis, version Rouslan... Grandiose, mais rfrigrant. Il m'avait entrane l pour poursuivre notre  petite  discussion qui,  chaque nouvel pisode, dgnrait en dispute.
	 En choisissant de se soumettre aux commandements d'Allah (bndiction et salut soient sur lui) plutt que de plaire aux hommes, les femmes gagnent la vraie libert !
	 mon tour de bondir et d'arpenter furieusement le nv.
	 Tu parles d'une libert ! Une petite prison individuelle, oui ! Imagine par des hommes, en se cachant courageusement derrire un ordre de Dieu. Enfin, tout de mme, le Coran a t crit au VIIIe sicle, et par des hommes encore !
	 Mais c'est la vritable parole de Dieu !
	Je poussai un norme soupir.
	 J'en ai marre de ce dialogue de sourds... On n'arrivera  rien. D'ailleurs, je me demande vraiment pourquoi tu continues  me parler,  moi, l'infidle ?
	Rouslan porta soudain la plus grande attention  ses pieds.
	 Eh bien... heu... comme tu es jeune, hum... tu peux encore tre sauve.
	Je le considrai, stupfaite.
	 Sauve? Mais, Rouslan, ai-je l'air de rtir en enfer ?
	 Non, mais...
	 Tu sais ce que je crois, plutt ? C'est que a te fait trop plaisir de parler avec moi, voile ou pas ! J'ai tort ?
	 Non ! Oui ! Enfin, je veux dire : tu as tort !
	Cette fois-ci, je lui coulai un regard en biais, les yeux mi-clos, avec un sourire entendu. Rouslan piqua un fard phnomnal.
	 OK... On en reparlera... Maintenant, tu m'excuses, je vais faire trempette dans mon lagon. 	Sans maillot de bain.
	Et je le plantai l.

	Sur Terre, les fonds sous-marins sont paradisiaques. Dans ce monde-ci, ils sont beaux  couper le souffle,  rire  gorge dploye de bonheur, dans l'eau tide : des bancs de poissons bariols et amicaux, des gorgones clatantes, des toiles de mer arc-en-ciel, des poulpes lgants, des requins fusels aussi inoffensifs que mes copains les dauphins... Sans bouteille encombrante ni flot de bulles qui brouillent la vue, je me laisse planer en palmant mollement. C'est souvent l, bien  l'abri dans ce cocon liquide, que j'ose penser   avant ,  ceux que j'aime. Maman, Lulu, mamie, Sarah... Que deviennent-ils ? Comment vivent-ils sans moi ? Ont-ils encore du chagrin ? J'aimerais tant les revoir ! Mais... pensent-ils encore  moi ?
	Puis passe un banc de poissons-lunes cisels dans l'argent, plats et tincelants comme des miroirs. Et je m'empresse de tout oublier.
	Je barbotais donc en pleine extase, quand j'entendis distinctement un poisson chirurgien jaune citron parler avec la voix d'Elena.
	 Nina, je suis avec Xian et ton prre. Veux-tu nous rrejoindrre ? Nous aimerrions parrler.
	Je les retrouvai aussitt dans un patio ombrag de palmiers et orn d'arabesques de faence, probablement inspir par Xian. Je les embrassai tous les trois. Papa tait aussi bronz que moi.
	 Planche  voile ? lui demandai-je.
	 Surf des neiges sur le Kilimandjaro local. Une sensation rare !
	 Alors, qu'est-ce qui se passe ?
	 Ma chrrie, commena Elena, l'heurre est maintenant venue de nous sparrer...
	 Qu... quoi ? hoquetai-je. Vous nous abandonnez?
	 Hihihi. Il nous semble que vous vous dbrouillez fort bien sans notre aide, intervint Xian. Et nous sommes appels  d'autres tches. Quand tu es arriv au sommet de la montagne, continue de grimper, dit le proverbe.
	 Ah bon ? Qu'est-ce que vous allez faire ? Elena s'enflamma instantanment.
	 En Amrrique du Sud, des paysans sans terrre luttent contrre de grrands prroprritairres rrichissimes. Ces pauvrres gens vivent dans une misrre noirre et combattent  mains nues de vrritables arrmes ! Ils ont besoin d'aide !
	 Moi, j'ai appris qu'une nouvelle manire de commercer s'organise sur Terre, expliqua Xian. C'est une ide trs originale : on ne paie plus les marchandises au plus faible prix, mais au plus juste prix ! Ainsi, les producteurs peuvent vivre de leurs cultures.
	 Ouais, c'est le commerce quitable, grommela papa. Mais a ne concerne que quelques matires premires, comme le caf. Et c'est un march rduit, avec des marges bnficiaires ridicules !
	 Pourquoi se jeter  l'eau avant que la barque n'ait chavir ? Si ce commerce soulage quelques misres humaines, je pense qu'il mrite un coup de pouce, fit Xian d'une voix douce. Et puis nous sommes aussi chargs de vous proposer une mission,  votre tour.
	Papa se frotta les mains.
	 Bonne ide ! Ces vacances ternelles finissaient par me peser. Quel est le job ?
	 Eh bien, vous serrez envoys l o vos qualits et vos connaissances serront le plus utiles...
	 Moi, interrompit papa, j'ai un parcours irrprochable en marketing, une vaste exprience de l'international, notamment en Asie, un sens aigu de l'organisation logistique. Ajoutez  cela une efficacit redoutable et une dtermination  toute preuve !
	Xian sourit d'un air malicieux.
	 L'occasion d'user de ces nombreux talents te sera offerte... Plus l'pi est riche de grains, et plus il plie la tte. Hihihi. Il t'est confi l'me pure d'un nouveau-n.
	 Parfait ! s'cria papa. Je vais en faire le plus grand businessman de tous les temps !
	 Hihihihi! Qui largit son cur, rtrcit sa bouche, fit Xian. Allons donc faire la connaissance de cet enfant.
	Il glissa son bras sous celui de mon pre et ils disparurent tous les deux.
	Elena m'observait de ses yeux sombres.
	 Et toi, Ninotchka ? Que souhaites-tu ?
	 Je n'ai pas trop rflchi... avouai-je. Mais j'aimerais bien aider quelqu'un, moi aussi. Plutt une femme, ou une fille, ajoutai-je en repensant  ma discussion avec Rouslan.
	 Je rreconnais l ton curr gnrreux, approuva Elena d'un ton satisfait. Ce serra pourr toi l'occasion d'apprrendrre tant de choses, plus encorre que tu ne crrois...
	Un inconnu fit alors son apparition. Vtu d'une veste et d'un pantalon de gros velours vert sapin, il avait la mine la plus lasse que peut avoir un ange.
	 Nina, voici Karrl.
	 Ponchour! fit celui-ci en s'inclinant crmonieusement. Che ne sais komment fous remercier, matemoiselle Nina.
	 Mais... de quoi ?
	 De fotre aide zi prcieuse ! La paufre enfant a tellement pesoin qu'on s'occupe d'elle ! Moi, ch'aifait ce qui tait possible, afec mes motestes talents, mais fous, une chentille cheune fille de son ge, vous la comprendrez, c'est zur.
	 Nina, expliqua Elena, la mission qui t'est prropose est de rremplacer Karrl dans son rrle d'ange garrdien. Il souhaite mener d'autrres activits.
	 Ja, ja, ja ! s'enthousiasma Karl. Che fais rechoindre le grand, l'immenze Johann Sebastian Bach et, enzemble, nous nous konsacrerons  la seule musik, pour la plus grande gloire de Tieu !
	 Ben... d'accord ! Si je peux rendre service, c'est avec plaisir.
	 Ach ! Merzi, merzi, chre Nina, che fous suis zi regonnaissant !
	Et Karl, transfigur de joie, m'octroya mon premier et,  ce jour, unique baise-main.
	J'vitai de justesse d'clater de rire et demandai : 
	 Et comment s'appelle ma nouvelle protge ? 
	 Prizille ! Prizille Grant.

8

	Rdaction :
	 En vous inspirant de l'extrait du roman de Tourgueniev, Premier Amour, tudi en classe, dcrivez un vnement qui vous a touch, les motions et les sentiments que vous avez prouvs alors. 

	Danciu Sarah
	3e B
	Il y a un peu plus d'un an, Nina, ma meilleure amie, est morte. Elle a t tue avec son pre, dans un accident de voiture, sur la route du collge.
	Comme pour beaucoup d'autres lves de la classe, c'tait mon premier enterrement. Ce fut un moment terrible. Sa famille tait dsespre, il pleuvait comme si la nature participait  notre chagrin. Je me souviens bien de la crmonie  l'glise, mais surtout, je revois ces dizaines de bouquets et de gerbes rassembls autour de leurs cercueils. Celui de Nina tait blanc et paraissait tout petit. Au cimetire, j'tais assez prs de la tombe pour sentir le parfum des fleurs se mlanger  celui de la terre mouille. Je n'ai jamais autant pleur de ma vie, et souvent encore, je pleure en pensant  Nina, toute seule, l-bas, dans la terre froide et sombre, alors que moi, je suis couche au chaud dans mon lit. Je me demande pourquoi c'est tomb sur elle, et pas sur moi. Et, quelquefois, je me dis que c'est injuste, parce que Nina aimait trop la vie.
	Beaucoup de choses ont chang depuis pour moi, car a change tout d'avoir une meilleure amie ou pas. Cet vnement m'a aussi oblige  rflchir  la mort. J'ai l'impression que nous vivons en faisant semblant qu'elle n'existe pas, comme si nous n'allions jamais mourir. Alors, quand tout  coup elle frappe quelqu'un qu'on aime, c'est une catastrophe, un choc pouvantable. Pourtant, mme si c'est horrible d'y penser, je crois qu'on rate une partie de sa vie, si on oublie la mort. Car tout ce qui est vivant meurt un jour: les cellules qu'on voit gigoter sous le microscope, les toiles et les galaxies, les arbres millnaires. Mmes les pierres et les roches sont touches par l'rosion.  l'enterrement de Nina, le prtre a dit :  Nous sommes poussire et nous retournons  la poussire.  Mais ma grand-mre, qui tudie les langues anciennes, m'a expliqu que la vraie traduction de cette phrase de la Bible est :  Nous sommes de la poussire d'toiles et nous redeviendrons de la poussire d'toiles.  Et que les scientifiques d'aujourd'hui savent que la Terre s'est faite  partir d'atomes de minerais ou de gaz, arrachs aux toiles, qui ont flott dans l'espace puis se sont colls les uns aux autres pendant des millions, et des millions, et des millions d'annes. Aujourd'hui ils forment l'eau, la terre, les corps des humains et des animaux, les plantes. Pour me consoler, j'imagine alors que Nina fait maintenant partie des toiles, des champs, des fleurs et des montagnes, des rivires, des oiseaux, des nuages. Mais elle me manque quand mme.

	Note et apprciation :
	11/20. Vous avez abord avec courage un sujet difficile, mais vous n'avez pas tenu compte de la consigne, ni du texte de rfrence : une partie de votre rdaction est hors sujet. Attention aux maladresses de style !

	Commentaire de Sarah, grommel entre ses dents serres :
	 T'as rien compris, grosse vache !

	Grant Priscille
	3e B
	L'anne de mes dix ans, mes parents m'ont offert, en cadeau d'anniversaire et pour rcompenser mes fulgurants progrs en musique, un piano de concert. L'arrive de ce splendide instrument fut pour moi une motion sans gale.
	Lorsque le camion de dmnagement s'arrta dans la rue et que trois hommes  la forte carrure l'extirprent dlicatement par le hayon, tout envelopp de couvertures comme dans un moelleux cocon, mon cur battit la chamade dans ma poitrine. Je cabriolais de joie, sautais au cou de mes parents, les embrassais imptueusement. Lentement, avec mille prcautions, le majestueux colis escalada le porche, franchit le double battant de la porte d'entre, pntra dans notre salon de rception. Au passage, je ne pus m'empcher de caresser avec dlice un de ses longs pieds cannels et chausss d'un embout dor. Le Steinway trouva tout naturellement sa place devant les grandes portes-fentres, face au jardin. Je trpignais d'impatience pendant que l'instrument tait peu  peu dvoil. La dernire couverture tomba et il resplendit de tous ses feux, son bois poli refltant chaque facette du grand lustre de cristal. Soudain intimide, je m'avanai sur la pointe des pieds, me hissai sur le tabouret de velours grenat, et sans attendre que l'accordeur ait accompli son travail, enfonai les touches d'ivoire pour jouer quelques mesures d'une ritournelle enfantine. Je ressentis alors un puissant sentiment d'harmonie et, bien que petite alors, je sus que cet instrument allait changer ma vie.
	Depuis, j'ai pass de longues heures, avec une assiduit sans faille, assise  ce clavier. Mais toujours, mme aux instants les plus difficiles, ceux o la volont vacille, o la lassitude s'installe, ce piano, par sa beaut et ses sonorits exceptionnelles, demeure mon plus fidle compagnon, une source inaltrable d'motions musicales.

	Note et apprciation :
	17/20. Excellent devoir, vous avez su dcrire un large ventail d'motions, avec un style affirm et un vocabulaire vari. Continuez ainsi !

Commentaire de Priscille, jet  la cantonade : 
	 17, seulement... Pfff, c'est nul !

	Commentaire de Nina, mouvement d'air impalpable, souffl du haut de l'armoire  fournitures : 
	 Oh l, l, l, l, l ! ...

9

	J'avais craint le pire. J'tais loin du compte. Qu'est-ce qui m'avait pris d'abandonner mon paradis pour plonger dans cet enfer ? Mais il tait trop tard pour reculer et je me mordis les doigts jusqu'au coude d'avoir accept, sans tourner sept cent sept fois ma langue dans ma bouche, de veiller sur un humain. Enfin... un humain... Sur Priscille Grant. Qu'avais-je donc fait pour mriter a ?
	Tout au long de ce premier mercredi pass auprs de Priscille, je ruminai ainsi de sombres reproches adresss  Karl,  Elena,  moi-mme,  l'univers tout entier. La cerise sur le gteau fut que Priscille dcida, cet aprs-midi-l, de se livrer  son sport favori, le shopping. Et moi qui dteste les centres commerciaux, leur atmosphre confine, leur odeur d'argent gch, la surabondance de bidules empaquets dans des milliards de tonnes de plastique, qui ne semblent avoir d'autre utilit que de consommer du ptrole et de fabriquer des dchets, moi, je dus la suivre. Comme un fantme tranant son boulet, je parcourus  ses cts des centaines de kilomtres dans les ddales surchauffs de magasins de fringues, de godasses et de sacs, de CD et de DVD, de produits de maquillage et de parfums, de bijoux de pacotille et de gadgets dbiles. Fidle  elle-mme, Priscille fut dtestable. Elle bouscula une maman encombre d'un bb et d'innombrables paquets de couches sans esquisser l'ombre d'une excuse, mais elle incendia un papi qui, perdant le contrle de son Caddie, lui frla la cheville. Elle jeta son emballage de chewing-gum  vingt centimtres d'une poubelle, sous les yeux teints d'une femme de mnage au visage gris de fatigue. Elle lcha chaque porte qu'elle franchit dans la figure de la personne qui la suivait. Elle rla bruyamment dans les files d'attente aux caisses, rclama sa monnaie d'un ton revche, ne pronona pas une seule fois les mots  bonjour ,  s'il vous plat ,  merci ,  au revoir . Un vrai festival, dont le clou fut l'pisode de la jupe en coton fleuri.
	Priscille entra dans le magasin au pas de charge.
	 Bonjouour, chantonna la vendeuse, une petite boulotte maquille comme une voiture vole et portant des vtements retirs du stock pour dfaut de fabrication.
	Elle eut un sourire, commercial, mais aimable.
	 Je peux vous aider ?
Priscille la toisa de ses escarpins en similicuir  ses boucles d'oreilles en plastique, fit une moue sceptique, puis consentit  lcher du bout des lvres :
	 La jupe en camaeu vert, dans la vitrine, c'est une authentique Lilopip ?
	 Bien sr! s'exclama la vendeuse. Nous ne vendons que des marques !
	 Vraiment ? susurra Priscille, laissant penser que la boutique tait un repaire de receleurs qui fourguaient des contrefaons fabriques la nuit mme  la cave.
	La petite vendeuse masqua son indignation sous un nouveau sourire professionnel, quoique lgrement crisp.
	 Vous voulez l'essayer ?
	 Elle existe en fuchsia ?
	 Ah non, nous ne l'avons qu'en vert et en rose. 	Priscille afficha un sourire pinc.
	 En rose, a fera l'affaire...
	La vendeuse frona les sourcils, souponnant qu'elle ratait quelque chose. Mais il tait dj tard, elle tait l depuis neuf heures le matin, elle avait d travailler pendant sa pause pour remplacer sa collge malade et il ne faut pas toujours chercher  comprendre les clients, alors tant pis. Elle mesura du regard la taille de Priscille.
	 En 38 ?
	 En 36... pour moi, siffla Priscille, les yeux rivs sur les hanches rebondies de son interlocutrice qui rougit sous son fond de teint et fona dcrocher la jupe rose de son portant.
	Avec un nouveau sourire proche de la grimace, elle tendit le vtement  Priscille. Celle-ci s'en empara sans mot dire et disparut dans la cabine d'essayage. La vendeuse profita du rpit pour s'approcher de la caisse o trnait sa patronne.
	 Vous l'avez reconnue, bien sr ! chuchota celle-ci avec un vigoureux coup de menton en direction de la cabine.
	Lasse et contrarie, la vendeuse observa le rideau tir sans ragir.
	 Oh, ce que vous pouvez tre lente  la comprenette, ma pauvre ! assna la patronne. C'est la fille  Diana Grant, la journaliste de la tl !
	 Ah... fit la vendeuse.
	 Oui, et c'est une bonne cliente qui ramne du monde, je vous prie de me 
croire ! Soignez donc cette jeune dame aux petits oignons !
	La vendeuse lcha un gros soupir et revint monter la garde prs du rideau. Priscille en jaillit bientt et s'examina sous toutes les coutures d'un il svre.
	 Elle godaille ici, fit-elle, en dsignant un vague pli  la taille.
	 Nn, elle vous va  merveille, assura la vendeuse. Elle est faite pour vous !
	 La fermeture clair est mal monte, a crve les yeux ! affirma Priscille. Je veux un modle correct.
	 Pas de problme, mademoiselle, il m'en reste un dans votre taille.
	La vendeuse s'empressa, Priscille se retira sous le rideau, pour merger  nouveau et tourbillonner lentement devant le grand miroir.
	 Alors ? fit la vendeuse d'un ton plein d'espoir.
	 a bille encore... l. Le patron doit tre mal coup !
	 Impossible!
	 Dites que je suis mal fichue ! gronda Priscille.
	 Oh, mais non... c'est que... c'est une Lilopip ! s'exclama la vendeuse,  bout d'arguments.
	Tsss... Passez-la-moi en vert, peut-tre que a se verra moins !
	Nouvel aller-retour au trot pour la vendeuse, tandis que Priscille tendait un bras impatient par l'ouverture du rideau.
	C'est quand la jupe verte passa d'une main  l'autre que j'aperus l'clat brillant d'une grosse pingle fiche dans le coton lger. Mon instinct tout neuf d'ange gardien me signala qu'il y avait l matire  quelque dsagrment, et que je pourrais, peut-tre, l'viter  ma protge. Au lieu de quoi, je m'assis confortablement sur la tringle du rideau et attendis la collision entre le brin d'acier pointu et les fesses de Priscille.
	Un couinement strident m'avertit que la piquante rencontre avait eu lieu. Priscille sortit comme une bombe de la cabine pour exploser  la figure de la vendeuse, puis ralisa qu'elle se trouvait en petite culotte au beau milieu d'une foule de clients. Elle battit en retraite devant les sourires moqueurs mais, malheureusement, ne put m'entendre clater de rire.
	La vendeuse se confondit en excuses auprs d'une Priscille inflexible, se fit passer un savon par sa patronne, puis se rfugia, les bras chargs de cintres et les yeux pleins de larmes, dans la rserve. Moi, je dus repartir  la remorque de Priscille, un got d'amre victoire au fond de la gorge.

10

	 Allez, debout les morts pour aller payer vos impts !
	La vieille blague m'arracha un sourire, mais c'tait surtout pour faire plaisir  grand-pre.
	 Eh bien, ma toute belle ? a ne va 
pas ?
	 Si, si, marmonnai-je en essuyant des larmes d'un revers de main.
	Comme quand j'avais cinq ans, grand-pre me prit sur ses grands genoux.
	 Ma petite fille, viens vider ton sac  chagrins...
	Alors, comme  cinq ans, je dversai sur son paule un dluge de sanglots et dvidai d'une voix hache la pelote de mes malheurs priscilliens. J'enchanai avec la peine norme que j'avais eue  voir Sarah si triste,  lire sa dchirante rdaction,  la voir vivre sans moi.
	Grand-pre me caressa tendrement les cheveux en faisant  Eh bien, eh bien , 
 Ma pauvre chrie  et  Je comprends  juste aux bons moments.
	Je pensais avoir touch le fond de mon sac quand, sans prvenir, le plus gros morceau sortit de son trou.
	 Et puis, snrff... je voudrais mamaaan, braillai-je sans retenue. Et Luluuu... Et mamiiie... Mais j'ai trop peu-eu-eur...
	Pendant un long moment, grand-pre ne dit plus rien, me laissant pleurer tout mon sol.
	 Quitter ceux qu'on aime, c'est le plus dur... dit-il enfin. Pour les vivants, c'est encore pire car, en plus, ils ignorent ce que nous sommes devenus. Mais si tu veux, Nina, allons ensemble au rendez-vous de mamie. Et quand tu te sentiras assez forte, tu iras voir ta maman.
	 T'as rendez-vous avec mamie ? demandai-je d'une voix barbouille.
	 Oui, chaque jeudi aprs-midi, depuis ma mort. Tu sais, nous avons pass cinquante ans  nous raconter nos petits tracas et nos grands malheurs, alors l'habitude... Et comme elle dit :  Mon pauvre Raoul, pour une fois que tu m'coutes sans soupirer, j'en profite.  C'est vrai que je ne l'ai jamais aussi bien coute...
	 Et tu lui rponds ?
	 Oh oui! Je soupire,  travers les buis et les ifs, mais elle fait souvent la sourde oreille... comme autrefois !

	Main dans la main, dans le petit cimetire battu par les vents de l'ocan, grand-pre et moi observions notre tombe. C'tait trs, trs bizarre comme impression. Mme quand on s'y attend, a fait froid dans le dos ! Sur la grande dalle de marbre gris taient graves trois inscriptions, en lettres d'or : Raoul Mesnard 1921-2000, Gilles Claventin 1962-2004, Nina Claventin 1991-2004. Pas de fleurs en plastoc, comme chez les autres, juste le rosier qu'on avait plant avec mamie un clair aprs-midi de novembre : de toutes petites roses  la senteur poivre, portes par de longues tiges souples et vertes qui bouriffaient la stle de pierre.
	Grand-pre avisa un arrosoir en fer-blanc, passa la main au-dessus, et il fut aussitt rempli d'eau claire.
	 Comme a mamie n'aura pas  le traner depuis le robinet.  chaque fois, je l'entends marmonner :  Encore de l'eau oublie, dcidment j'ai une sacre chance !  AH AH AH, si elle se doutait !
	 Grand-pre, comment t'as fait, l, le coup de l'eau dans l'arrosoir ?
	 J'ai utilis la force de l'amour, c'est le seul muscle des anges ! Tu y arriveras bientt, avec un peu d'entranement.
	Grand-pre glissa la main sur le rosier et les boutons jusque-l ferms s'panouirent en acclr, dans un frmissement parfum.
	 Voil, c'est dj plus gai...
	 cet instant, la grille de l'entre s'ouvrit dans un grincement et la petite silhouette vote de mamie apparut sous le porche. Je me cramponnai  la main de grand-pre.
	Finalement, ce fut moins horrible que prvu. Bien sr, j'ai encore pleur. Mamie, habille tout en noir, avait pris un mchant coup de vieux. Mais j'ai aussi rigol en l'entendant prononcer mot pour mot les phrases annonces par grand-pre :  Oh! De l'eau oublie... mon pauvre Raoul... , etc. Mamie a dsherb le rosier tout en papotant, et pendant quelques instants, j'ai eu l'impression que rien n'avait chang. Que je prendrais sa binette sur mon paule et que nous irions partager un chocolat chaud avec plein de mousse dessus. Mais mamie a dit :  Allez, mon grand chri, mon cher Gilles, ma petite Nina...  jeudi prochain !  Elle s'est mouche une dernire fois et elle est repartie toute seule, appuye sur sa binette.
	 Bon, fit grand-pre, je vais aller chanter un peu, a me changera les ides...
	 Eh ben moi, je vais me coltiner la Priscille...
	C'est alors que papa apparut. Il tait dans un tat pouvantable. Les traits tirs, les yeux cerns, et la drle de lumire qui nous claire tous de l'intrieur semblait presque teinte en lui.
	 Gilles, que se passe-t-il ? demanda grand-pre, inquiet.
	 Pfff... fit papa, en se passant les mains sur son visage harass. Si vous saviez... J'ai cop d'un orphelin. Non, pire, d'une orpheline ! Une misrable petite chose, recroqueville au fin fond d'un camp de rfugis, quelque part  la frontire du Turkmnistan et de l'Afghanistan. Un coin oubli de Dieu et des hommes. Une misre... une crasse...
	 Pas tout  fait oubli, puisque tu t'en occupes, remarquai-je.
	 Arrte... Elle n'a mme pas de nom, cette pauvre gosse... Personne ne s'en soucie,  part une vieille folle qui lui donne de l'eau sucre de temps en temps et l'enveloppe dans un bout de couverture pourrie. Qu'est-ce que je suis cens faire ? Merde,  la fin, a fait deux jours et deux nuits que je monte la garde face  des rats gros comme le bras ! J'en peux plus...
	 Demandez du secours, suggra grand-pre.
	  QUI ? hurla papa. Xian a fichu le camp ! 
	 Il y a un problme ? fit alors la voix profonde de Gabriel.
	Les nerfs  vif, papa sursauta. Mme l'effet apaisant de l'archange ne calma pas sa colre.
	 Un problme? Une catastrophe, oui ! Vous m'avez coll une mission impossible ! Avec mes comptences, n'ai-je rien de mieux  faire que la nounou pour un chiard qui n'a aucune chance de survie ?
	 C'est justement parce que ce dfi est immense qu'il vous a t confi, rtorqua Gabriel. Grce  vos talents, votre obstination et votre exprience des ngociations internationales, vous pouvez sauver cette enfant.
	 Facile  dire, bougonna papa, nanmoins flatt par l'avalanche de compliments.
	 Et vous pouvez compter sur la BISE, reprit Gabriel.
	 La bise ?!
	 La Base d'Informations pour la Survie des tres, expliqua l'archange. Un vaste rservoir de donnes utiles et de contacts avec les autres anges gardiens, qui s'entraident et se soutiennent  travers le monde entier.
	 Hm ! fit papa, les sourcils froncs.
	Je crus entendre son cerveau cliqueter  toute allure, tandis qu'il laborait une nouvelle stratgie. Rien de tel qu'un bon gros problme d'organisation pour remettre papa sur les rails.
	 Alors, il me faudrait la liste des organisations humanitaires qui interviennent dans la rgion.
	 OK, fit Gabriel en lui tendant une feuille couverte de textes.
	 Ah... quelle efficacit ! Et les lois franaises en matire d'adoption internationale ?
	Gabriel sortit de nulle part un pais dossier qu'il remit  papa.
	 Quelque chose d'autre ?
	 Eh bien... voyons...
	 Du lait pour bb! m'criai-je. Un biberon, de l'eau, du savon, des vaccins, de la mort-aux-rats ! 	Aussitt, les bras de papa se remplirent de tout le fourbi demand. Il baissa la tte, penaud.
	 Je ne sais pas faire un biberon. Il me faudrait un assistant.
	Papa jeta vers moi un regard d'invite.
	 Ah non, je me tape dj un cas dsespr ! refusai-je fermement.
	 Que diriez-vous d'un expert en berceuse ? intervint Gabriel.
	Et tout  coup, Rouslan fut parmi nous, une mandoline  la main,  me sourire d'un air empot.

11

	Priscille dverrouilla une  une les trois serrures de la porte ultra-scurise, jeta ses clefs sur le guridon Louis XVIII, ses courses sur le tapis persan du hall d'entre. Un profond silence rgnait dans la maison et la seule source de lumire tait un lampadaire, loin dans la rue, au-del du grand jardin. Priscille frissonna et se dpcha d'actionner tous les interrupteurs qui lui tombaient sous la main. Elle traversa le salon avec ses deux canaps de cuir blanc disposs  angle droit autour d'une table basse en acier, orne de prestigieuses revues d'art et d'un cendrier de marbre gris. Pas la moindre poussire, tout tait brillant, impeccable, glacial. La cuisine miroitait, on aurait pu manger sans crainte sur le carrelage. Priscille soupira, donna un coup de pied  l'une des chaises ranges comme  la parade, histoire de mettre un peu de vie dans la pice. Elle avait parfois l'impression d'habiter dans une vitrine de mobilier design.
	Elle parcourut le rez-de-chausse. Personne. videmment, personne. Priscille essaya de se rappeler quand, pour la dernire fois, elle avait trouv quelqu'un en rentrant chez elle. Renona. Son pre dirigeait son entreprise dix-sept heures par jour, et mme peut-tre en dormant. Dormait-il d'ailleurs ? Avec le dcalage horaire, le tlphone sonnait  tout moment, une communication de Tokyo, un appel de Chicago, un fax de Sydney... Le peu de temps qu'il passait  la maison, il semblait avoir au moins un combin greff  chaque oreille. Quant  sa mre, aprs des annes de manuvres dans les couloirs de sa chane de tl, d'alliances et de trahisons opportunes, elle avait enfin dcroch le poste suprme, la prsentation du journal du soir. Et si cela impliquait de travailler de la matine au milieu de la nuit,  l'afft de chaque frmissement de l'actualit, de rester sur un qui-vive permanent face aux prdateurs qui lorgnaient sa place, qu'importe ! 
 Tu comprends, chrie, c'est essentiel  ma carrire ! Ma vie entire dpend de ce challenge !   croire que Priscille, elle, ne faisait pas partie de la vie de sa mre.
	Ah, si ! Un peu tout de mme, puisqu'un message l'attendait, fix sur la porte du rfrigrateur par un magnet.
	Ma chrie, tu trouveras une quiche au conglateur (5 min au micro-ondes). Ne m'attends pas pour te coucher, il y a un cocktail d'inauguration de la mdiathque, je rentrerai tard. Je te ferai un clin d'il rien que pour toi, juste avant de lancer la mto, ce soir. Bises, maman.
	Miam... une bonne quiche surgele, cuisine avec amour par un traiteur industriel. Trop cool, le clin d'il tlvis en guise de clin du soir et de papotage sous la couette. Priscille froissa le papier dans son poing et se mordit l'intrieur des joues. De grosses larmes rageuses jaillirent malgr ses efforts. Elle boxa le frigo, s'rafla les jointures, se jeta sur l'un des canaps en maudissant ses parents. Avec ses chaussures sales sur le cuir neigeux. Exprs. Elle shoota dans l'accoudoir immacul et s'effondra en sanglots.

	Eh ben... Je ne pensais pas prouver un jour de la piti pour Priscille, mais c'tait bien ce qui se produisait. Pauvre petite fille riche...  cet instant, je ralisai que, dans le fond de mon cur, j'avais jalous Priscille, sa fortune, ses dons, sa manire de vivre. Alors que pendant tout ce temps c'tait moi qui possdais l'essentiel. Des parents, un frre, une mamie, un grand-pre, une tripote d'oncles et de tantes, de cousins et de cousines... Tout ce qui lui manquait et qui m'avait t donn sans compter, de l'amour en veux-tu, en voil. Chez nous, au milieu d'un joyeux bazar parpill, mes parents racontaient des histoires, chantaient des chansons, rlaient, riaient, vivaient. Au fil des jours, ils avaient soign mes bobos, mouch mon nez, rempli mon assiette de nouilles au beurre tendrement parsemes de gruyre, jou au Pre Nol et  la petite souris, prt une oreille attentive  mes soucis. Je ne me souvenais pas m'tre endormie sans que mon pre ou ma mre ne m'ait souhait de beaux rves. Le chagrin de Priscille me parvenait en ondes douloureuses. Que devais-je faire ? Que pouvais-je faire ? Qu'avait dit grand-pre ? Lamour est le seul muscle des anges... Je m'approchai donc de ma meilleure ennemie, entourai ses paules de mes bras immatriels et appuyai ma joue contre ses cheveux blonds. Peu  peu ses sanglots nerveux s'espacrent. Elle renifla. Se moucha. Mon regard tomba alors sur le grand piano qui semblait palpiter dans la pnombre. Voil qui lui remonterait le moral ! Je me concentrai trs fort, rassemblai les miettes de ma compassion envers Priscille et lui flanquai une bonne bourrade dans le bas du dos. Elle se redressa brusquement, comme tire par des fils invisibles. Ouais ! a marchait ! Priscille parut dsoriente, anime par une dcision qu'elle n'avait pas encore prise. Encore un petit effort ! Je lui tapotai une joue pour qu'elle tourne la tte vers l'instrument, savourant au passage de gifler (pour son bien !) Priscille Grant... Allez, bouge ! Elle se leva comme une somnambule, s'installa face au clavier et, d'un air absent, se mit  jouer une triste et belle mlodie. (Du Schubert ? Du Mozart ? Du Chopin ?) Sous le charme, je me posai sur le piano, percevant les mille vibrations des marteaux et des cordes. Priscille changea de tempo, passa de la fugue  la valse, puis sans prvenir attaqua un fox-trot. Mes doigts claqurent tout seuls, mes pieds battirent la mesure. Je m'aperus que plus je bougeais, plus les mains de Priscille voltigeaient sur le clavier. Debout sur le piano, j'entamai alors un french cancan de danseuse de cabaret. Priscille dchana un tourbillon d'allgresse, une explosion de notes vives et joyeuses, sur un rythme endiabl. Elle plaqua le dernier accord  l'instant o je jetais les bras au ciel comme un chef d'orchestre fou. C'tait gnial !  nous deux, on cassait la baraque !
	Priscille se leva d'un bond.
	 JE suis GNIALE ! proclama-t-elle. Je suis la meilleure et je n'ai besoin de personne !
	Aaah... Priscille la Peste, le retour !

12

	 Nina ?
	 Mmm ?
	Depuis combien de temps Rouslan m'observait-il par-dessus le bord du hamac ? Je me redressai vivement, prte  la riposte. Mais Rouslan n'avait pas sa tte de  Je-cherche-la-baston-sous-n'importe-quel-prtexte . Il semblait fatigu, et mme, oui, en qute de rconfort.
	 Je peux m'asseoir avec toi ?
	 Ouais. Tu veux un hamac ?
	 Non, non. Te drange pas. Je vais m'installer dans le sable.
	Ouh, comme il tait bizarre...
	Il s'adossa contre l'un des pins parasols qui ombrageaient ma sieste. Je m'tais accord un petit rpit, laissant Priscille aux bons soins d'un ange de garde. Rouslan gardait les yeux fixs sur les lointains de mon ocan et je pus l'observer en douce. De ses longs doigts de musicien, le sable s'coulait en fils d'or. Souffles par la brise du large, ses boucles noires balayaient sa peau mate, son nez busqu, ses lvres pleines. Il tait beau. Si beau que je tressaillis de joie et paniquai  la fois.
	 Alors, comment a se passe avec le bb ? demandai-je pour rompre le silence.
	 On l'a appele Golbakhar. a veut dire  Parfum de rose , en ouzbek.
	 Trs joli. Une ide  toi, forcment. Mon pre, c'est pas un pote.
	 Ne manque pas de respect  ton pre ! Il se bat comme un lion, avec toutes sortes d'objets dont j'ignorais mme l'existence. Des radios satellitaires, des fax, Internet. Tout a en captant des ondes ou je ne sais quoi.
	Je dcidai de ne pas relever le rappel au respect de la hirarchie. Si je voulais profiter de la prsence de Rouslan, il me faudrait tolrer ses petites manies. Surtout qu'il faisait un effort : pas encore la moindre invocation de Dieu, ni de son prophte, ni de rflexion dsobligeante sur mon paro bariol.
	 Et vous avez des rsultats ?
	 Pas encore. C'est compliqu. Ces gens ont fui l'Afghanistan dchir entre des chefs de guerre qui se combattent, trafiquent des armes, de l'opium, du ptrole. Comme chez moi. Sauf qu'en Tchtchnie, nous luttons contre l'envahisseur russe ! Ceux-l ne sont que des brigands qui traquent les journalistes ou les mdecins occidentaux pour en faire des otages. Les associations humanitaires n'osent plus s'aventurer dans la rgion. Le camp est presque coup du monde.
	Je me mordis la langue pour ne pas dire que des meurtres en Tchtchnie me semblaient aussi horribles que des meurtres en Afghanistan, et changeai de sujet.
	 Et la petite, elle va mieux ?
	Le visage de Rouslan s'illumina de tant de tendresse qu'une pointe de jalousie m'aiguillonna le cur.
	 Elle mange comme quatre ! Je la nourris ds que la vieille a le dos tourn. Mais ses bras et ses jambes sont minces comme des brindilles. Et,  force de rester sans bouger dans un panier, les tiges d'osier s'incrustent dans l'arrire de son crne !
	 C'est horrible!
	 Oui, elle ne tiendra pas trs longtemps...
	 Rouslan, o as-tu appris  t'occuper d'un bb ? 
	Un instant, je crus avoir gaff. Rouslan eut l'air offusqu comme si je l'avais trait de femmelette.
	 J'ai vu ma mre nourrir six enfants, rpliqua-t-il schement.
	Le silence retomba. Nous regardmes ensemble les vagues natre, rouler et mourir en froissements d'cume.
	  Tu sais faire des ricochets ? demanda soudain Rouslan.
	Et sans me laisser rpondre :
	 Je vais t'apprendre.
	Il me montra comment choisir les galets les plus plats, les plus ronds. Me saisit la main pour replier mes doigts autour de la pierre, me tint le poignet pour, dans un mouvement vif et prcis, l'envoyer planer  la surface de l'eau. Je sentais sa chaleur dans mon dos, son rire sonnait  mon oreille quand mes galets piquaient droit au fond. Les siens s'envolaient, virevoltaient comme anims d'une volont propre, et nous criions ensemble,  chaque rebond,  sept, huit, neuf, dix... . Rouslan me taquina. Je l'claboussai. Il se lana  ma poursuite et nous galopmes dans les vagues en riant comme des dingues.  bout de souffle, je lui chappai en plongeant dans un rouleau, mais il m'attrapa une cheville au vol et m'attira  lui. Je me retrouvai dans ses bras. Si prs que je distinguais chaque perle d'eau  ses cils. J'avalai ma salive avec un  gloups  qui sembla couvrir le tumulte du ressac. Le vert meraude des prunelles de Rouslan envahit mon ciel.
	 Hum hum! fit soudain une voix.
	Rouslan me rejeta comme si j'avais la gale, si brutalement que je manquai tomber  la renverse.
	 Je vous drange, les enfants, fit papa, l'air vaguement embt. (Pas du tout ! Qu'est-ce qui peut bien te faire croire a ? hurlai-je intrieurement.) Mais c'est une urgence ! Au sujet de Golbakhar.
	Sans m'accorder un regard, Rouslan se prcipita en pataugeant vers le sable sec.
	 C'est grave ?
	 Non, c'est plutt une bonne nouvelle ! J'ai intercept les communications d'une association qui s'appelle Aide aux enfants du monde. Elle envoie au Turkmnistan une infirmerie mobile qui visitera les camps de rfugis, mais celui de Golbakhar n'est pas sur la route prvue. Il faut qu'on intervienne !
	Et les voil partis  laborer des plans compliqus pour faire dvier tout un convoi mdical, sans se soucier le moins du monde des rafales de regards noirs que je leur tirais dans le dos. En quelques secondes ils m'oublirent totalement.
	 Rouslan ? fis-je d'une voix suave.
	 Je suis occup. Des affaires d'hommes, lcha-t-il sans se retourner.
	 Je veux simplement t'informer que, dornavant, si tu t'approches de moi  moins d'un mtre, je te mords.
	Et je disparus en me demandant lequel d'entre eux je dtestais le plus.

13

	Dans ma vie d'avant, j'aurais fil droit raconter tout a  ma mre. Et pourquoi pas, d'ailleurs ? Qu'elle m'entende ou pas ne changeait pas grand-chose, et je n'allais pas garder un pisode aussi trpidant et humiliant sur le cur. Sans prendre le risque de me poser davantage de questions, je fonai  la maison.
	D'abord je crus que je m'tais trompe d'adresse. Mme si le temps passe bien plus vite sur Terre, maman n'avait pas pu changer tous les meubles de toutes les pices, les rideaux, la tl, les tableaux, les papiers peints. Il y avait mme un petit tricycle rose qui languissait dans un coin du salon. Je connais assez Lulu pour savoir qu'il n'accepterait jamais d'approcher un tricycle rose. Je compris en apercevant dans le jardin une petite fille rousse qui fouillait avec ardeur dans une corbeille de pinces, aux pieds de sa mre qui tendait du linge. Elles habitaient ici, dans ma maison ! Maman et Lulu avaient dmnag ! Errant comme une me en peine dans les pices autrefois familires, je crus mourir une seconde fois.
	Il ne restait plus rien de notre vie.
	De ma vie.

	Enfin, je me htai vers l'hpital o travaillait maman. Ds mon arrive, je remarquai une concentration inhabituelle d'anges gardiens occups  vrifier des perfusions,  suivre des encphalogrammes,  dclencher des alarmes,  serrer des mains tremblantes et  essuyer des fronts fivreux.  la maternit, c'tait plus calme. Quelques nouveau-ns vagissaient, mais leurs cris vibraient d'nergie, de soif de vivre. Ici, des anges veillaient tendrement sur un petit monde tout neuf, un peu perdu, mais plein d'allant. En revanche, aucune trace de maman dans les couloirs, ni sur le panneau hebdomadaire des prsences du personnel. Peut-tre tait-elle en vacances ?
	La porte du bureau des puricultrices s'ouvrit soudain sur une haute femme, vtue d'une blouse verte, coiffe avec un ptard, dbordante de gnrosit. Chance ! C'tait Muriel, la meilleure amie de maman. Elle connaissait forcment sa nouvelle adresse. Mais comment l'amener  m'ouvrir son agenda ? Suivie comme son ombre par une imposante mama noire en boubou qui me salua d'un  Bonjour, Nina, je suis Donatienne ! , Muriel se rendit  la pouponnire  grands pas nergiques. Pendant que son ange vrifiait la temprature des couveuses, Muriel pcha dans un berceau une petite crevette tiquete  Justine , carlate  force de s'gosiller. Au contact des mains bienveillantes, la crevette couina de soulagement.
	 Alors, petite ? Bien dormi ? On a une grosse faim, terrible, terrible ? Eh oui, oh oui...
	L'aprs-midi passa ainsi, Donatienne et Muriel virevoltant de langes en bains, de biberons en thermomtres. Dans cet univers aseptis et nourri d'attentions, je ne pus m'empcher de penser  la petite Golbakhar, livre aux microbes et aux rats. Enfin, aprs plusieurs heures de travail, Donatienne s'interrompit.
	 Nina, on va lui accorder une pause, tu vas avoir ta chance.
	Elle murmura avec sollicitude quelques mots  l'oreille de Muriel qui rajusta d'une main fatigue son chignon croul.
	 Je vais m'arrter deux minutes, dcida-t-elle.
	Elle prit au vestiaire un sac  main rebondi comme un baluchon de marin, un caf au distributeur et alla s'installer sur un banc, au jardin de l'hpital. L, elle alluma une cigarette et extirpa de sa besace un tlphone et un rpertoire bleu, qu'elle feuilleta. B, D, L, F, non, trop loin... Retour  D. Zut et rezut ! Il me fallait la page des C, comme Claventin. Mais Muriel composa un numro, s'adossa au banc, et papoti et papota. Je fixais dsesprment le calepin pos en quilibre instable sur son genou, essayais de transpercer le papier du regard. Trop pais. Et en soufflant trs fort sur la page ? Je m'poumonai sur le carnet qui ne frmit pas.
	 Bon, je te laisse, ma cocotte, conclut Muriel, je retourne bosser.
	Oh non ! Pas si prs du but. Juste une petite page de rien du tout  tourner.
	 Babeth ? Mmm, a va pas fort...
	Je me figeai. Babeth, c'est le surnom de maman.
	 Ben non, elle n'est pas en tat, continua Muriel. Oui, en cong maladie. Tu la verrais, elle tient  peine debout... Je l'appelle le plus souvent possible. Mais pour ce que a sert... C'est tout juste si elle accepte de me voir de temps en temps.
	Silence. Gros soupir dans le combin.
	 Ouais... Mais on se sent tellement impuissant dans ces cas-l... Enfin... Allez, je t'embrasse.
	Re-gros soupir. J'tais horrifie. Maman malade. Maman qui refuse de voir Muriel...
	C'est alors que Muriel crasa sa cigarette d'un geste las et que son coude, heurtant le rpertoire, dcouvrit la page des C. Claventin lisabeth, 25, rue des Saules bt B app. 21 me sauta aux yeux, crit  l'encre d'un turquoise frais sous notre ancienne adresse, raye. J'aurais aim faire une vraie grosse bise  Muriel, mais je dus me contenter d'effleurer sa joue avec la mienne. Elle poussa un nouveau soupir, plus lger, et ferma le calepin bleu.

14

	Le 25, rue des Saules ne ressemblait en rien  notre maison. C'tait un ensemble d'immeubles assez moches, un empilement de botes  chaussures avec de gros balcons colls aux faades comme des verrues. Derrire la porte d'entre barre d'une grille, un ridicule petit sentier de galets serpentait d'un btiment  l'autre. Pas un brin d'herbe, pas une fleur. Au centre de l'arrire-cour minuscule, un magnolia plusieurs fois centenaire avait chapp  la btonnire, probablement protg par son ge vnrable et donc par la loi. Mais les promoteurs s'taient vengs en l'tranglant dans une gangue minrale, et celles de ses branches qui frlaient les fentres taient impitoyablement tranches. Quelle mouche avait piqu maman de s'installer dans un endroit pareil ?

	Je pntrai dans l'appartement  l'instant o Lulu sortait de la salle de bains, les joues roses et humides, encore un peu de dentifrice aux coins des lvres. Il avait maintenant les cheveux coups en brosse avec une petite frange  la rebiquette. Trop chou ! Je reconnus son pyjama bleu orn de petits chteaux forts, mais les jambires lui arrivaient  mi-mollets et sa cape de mousquetaire au ras des fesses. Comme il avait grandi ! Mon cur se serra.
	Lulu brailla : Maman, je suis prt pour l'histoire ! et cavala vers sa chambre. Des pas lents chuintrent sur la moquette et soudain maman tourna le coin du couloir.
	Oh... non...
	Je me collai au mur et regardai passer le spectre de ma mre. De nous deux, c'tait moi la plus vivante, et de loin. On et dit que maman avait cent ans, mille ans, dix mille ans. Ses yeux noisette ptillants d'humour taient devenus ternes comme des charbons teints, souligns de cernes bleutres. Son teint clair tait gris. Ses cheveux bruns et soyeux, si indisciplins qu'elle avait rsolu de se coiffer en secouant bien fort la tte, gisaient, cassants et plats, sur son crne. Elle avana avec la dmarche saccade d'un robot et je craignis un instant que Lulu ne prt peur... Mais il avait d s'habituer petit  petit car aucun cri de terreur ne parvint de sa chambre. Au contraire, Lulu babilla gaiement, commentant le contenu de son cartable ( Les grosses billes, c'est plus lourd, mais a vaut plus dans les tournois, alors a vaut le coup, et Thomas a une mini-arbalte qui lance des petits carreaux en bois, c'est son pre qui lui a achet ), menant l'essentiel de la conversation, vu que maman n'mettait que de petits borborygmes inexpressifs  intervalles rguliers. Le temps que je retrouve mes esprits, Lulu tait enfoui sous sa couette et maman lui lisait d'un ton morne son histoire prfre, celle du chevalier de Montesquiou, la plus fine lame jamais entre au service de Sa Majest. Et que je te galope  bride abattue, et que je te frappe d'estoc et de taille, et que je t'escalade des murailles, et que je te plonge dans des douves glaces... Lulu, qui connaissait les quatre cent seize pages du livre sur le bout des doigts, reprenait maman  chaque hsitation dans sa lecture.
	 califourchon sur le coffre  jouets, un cavalier sangl dans un pourpoint de velours cramoisi et bott de cuir coutait lui aussi, en effilant la pointe de sa moustache noire. Il me salua d'une envole de son magnifique chapeau  plume et je compris, enfin, la fascination de Lulu pour les romans de cape et d'pe...
	 Gente Nina, c'est un plaisir sans gal de vous prsenter mes hommages ! Ulysse Gaston milien de Marly, chevalier de la Brante, pour vous servir.
	 Oui, moi aussi. Je veux dire : enchante ! Bien sr, vous, vous me connaissez, puisque vous veillez sur Lucas !
	 J'ai en effet cet honneur.
	 Et... comment vous le trouvez, l, en ce moment ? Le chevalier de la Brante suota un instant sa moustache.
	 Depuis votre trpas, il tente de soulager la profonde mlancolie qui treint madame votre mre. Le fardeau est lourd  ses paules de damoiseau. Mais c'est un preux, il ne baisse pas sa garde, possde du sang et de la fougue ! Je lui tiens le front haut et la main ferme !
	 Je vous en suis vraiment reconnaissante, monsieur de la Brante.
	 Je ne fais que mon devoir, rpliqua le chevalier. Et je considrerais comme une grce que vous m'appelassiez Ulysse.
	Je hochai la tte, trop bouleverse pour m'empoigner avec un imparfait du subjonctif.
	Maman ferma le gros livre et se pencha sur Lulu pour le dernier bisou du soir.
	 Bonne nuit, mon cur, murmura-t-elle sans conviction.
	 Maman ?
	 Mmm ?
	 Tu crois que papa et Nina, ils pensent  nous, des fois, du ciel ?
	Maman sembla recevoir un coup de marteau sur la tte. Elle ferma les yeux sous le choc et, dans un effort surhumain, esquissa une sorte de rictus qu'elle voulait rassurant.
	 Oui, bien sr, souvent... grina-t-elle.
	 Moi aussi, je pense  eux. Pas tout le temps, mais souvent aussi.
	 C'est gentil, mon chri, a leur fait srement plaisir, souffla maman dans le cou de Lulu. Maintenant, il faut dormir.
	Elle se leva, toute raide, jeta d'une voix trangle  Fais de beaux rves . 
Conformment au rituel, Lulu rpondit  Toi aussi  et la porte se ferma.

	En franchissant le mur du couloir, je faillis traverser maman.  l'abri du regard de son petit garon, le front pos sur le battant ferm, elle tait ttanise dans un interminable hurlement silencieux qui dformait son visage, vrillait tout son corps. Autour d'elle la douleur irradiait, s'crasait sur les murs et, pour mon corps immatriel, c'tait aussi violent que des gifles. Au bout d'une ternit, vote sous sa peine, elle se trana jusqu' sa chambre, tituba vers une table croulante de mdicaments, engloutit une poigne de pilules et s'abattit sur le lit sans mme retirer ses chaussons. Son corps eut un soubresaut, mlange de sanglot et de crampe, puis son esprit sombra dans l'oubli.

15

	Mon premier mouvement fut de m'allonger au ct de maman, pour me laisser, moi aussi, dprir de chagrin. Mais, bon, je ne pouvais pas non plus passer mon temps  mourir. Ma rsignation se mua en colre, une immense, une redoutable colre,  peu prs  la temprature et  la pression d'une ruption volcanique. Est-ce que QUELQU'UN tait cens s'occuper de ma mre ? Si oui, QUI et O tait cet irresponsable ? a allait barder du feu de Dieu, c'tait le cas de le dire. La dernire fois qu'un ange avait t vir du paradis, c'tait Lucifer, prcipit en enfer. Une partie de plaisir  ct du savon rserv au saligaud qui avait abandonn maman !
	 Mais je ne l'ai pas abandonne ! fit une voix inquite.
	Je bondis du lit avec une vivacit de cobra. Face  moi, une espce de maigrichon blafard, le crne ras, le nez caboss.
	 AH NON ? Vous avez vu dans quel tat elle est ? Qu'est-ce que vous fabriquez ?
	 Mais... c'est elle qui demande rien... geignit le bonhomme.
	 HEIN ? Il faut vous envoyer une fuse de dtresse pour que vous vous bougiez le gras ?
	 Misre d'misre, mais elle en veut pas, du secours... Elle est prisonnire dans son malheur, barricade derrire des mdecines et j'arrive pas  entrer dans son cur.
	 Dans son cur ? Dans son cur! glapis-je, exaspre. Mais moi, mssieur, j'ai russi des trucs trs bien avec un coup de pied aux fesses !
	 Oui, a peut marcher si, tout au fond de la personne, une petite voix appelle  l'aide, soupira le type. Dans vot' maman, il n'y a plus rien, un grand silence... J'ai tout essay ! Vous savez, avant, c'tait mon mtier d'sauver les gens.
	 Sans blague ? fis-je d'un ton sceptique, en considrant sa trogne de moins-que-rien.
	 Je sais, j'ai pas d'allure, s'excusa-t-il, mais j'ai eu... des problmes. Ah,  c't'heure, je me suis pas prsent : Thophore Lucazeau, cantonnier et pompier bnvole jusqu'au 6 fvrier 1903,  Saint-Romain-de-Bent, en Charente-Infrieure.
	Fichtre! Certains ont toutes les chances dans l'existence.
	 Le 6 fvrier 1903, vous tes mort ?
	 C'est tout comme. C'est ce jour qu'on m'a accus d'avoir vol des bijoux dans une maison, o le feu avait pris. J'tais innocent, c'est l'fils du notaire qu'avait fait le coup. Mais c'est moi qu'on a condamn  quatre ans de bagne. C'est l que je suis mort des fivres,  Cayenne, la deuxime anne.
	 Et c'est  vous qu'on a confi maman ? demandai-je, stupfaite.
	 Ben... oui, fit-il en tordant ses grosses mains osseuses. Mais je vous jure, je sais pas ce que j'ai fait au bon Dieu pour garder l'il sur une belle dame... heu... une belle me comme a !
	Je haussai les paules.
	 Peu importe ! L'urgent, c'est de sortir maman de cette ornire ! Finalement, c'est aussi un boulot de cantonnier, ajoutai-je en une tentative d'humour noir qui me valut un coup d'il perplexe de Thophore.
	 Ce qui ferait bien, a serait des cataplasmes aux graines de moutarde, suggra le pompier bnvole. Dans l'temps, on en appliquait aux commotionns, pour leur faire ragir le corps.
	 Nan ! Ce qui ferait bien, ce serait de bazarder tous ces mdocs pourris qui empchent maman de rflchir.
	 Ben ouich, mais m'sieur le docteur Hardu a dit que...
	 On s'en fout, du docteur Hardu. Je connais ma mre, ce qui lui faut c'est marcher dans la campagne, voyager, jardiner, lire des bons bouquins et, surtout, retourner au travail pour mettre des bbs au monde ! Et c'est pas avec le cerveau en vrac qu'elle fera tout a. Sans compter que Lulu a besoin d'une vraie mre, pas d'un lgume sur pattes. On pourrait; les brler ?
	 Non ! Pas le feu ! s'excita Thophore. Le feu, a dvore tout et a enfume, et elle dort, et le petit Lucas aussi, et beaucoup de gens alentour.
	 Hum... pas le feu... alors l'eau! fis-je en indiquant les tuyaux qui couraient tout autour de la chambre  quelques centimtres du plafond.
	 L'eau... mais... heu... l'eau, c'est...
	 Ouais, l'eau, c'est mouill. Et a tombe bien, parce qu'on va noyer ces salets !
	Je me propulsai au plafond pour examiner la tuyauterie et je reprai vite le conduit qui menait au radiateur. J'indiquai deux jointures, l'une au-dessus du tas de botes de pilules, l'autre  la verticale du lit.
	 Voil, c'est celui-l qu'il faut faire pter, ici et ici.
	 Mais la pauvre drlesse sera trempe comme une soupe !
	 a va la rveiller. Tss... Thophore, faites un effort pour suivre, sinon on n'arrivera  rien!
	 Ben ouich, mais si elle attrape une pneumonie ? C'est que je suis responsable, moi !
	 Je ne vous le fais pas dire... fis-je d'un ton menaant et Thophore baissa les yeux. Alors, l'idal serait de dessouder lgrement le joint, pour laisser couler un petit filet d'eau. Ainsi, les botes s'imbiberont bien lentement et elle ne pourra rien rcuprer ! Prt ?
	Thophore poussa un grognement que je considrai comme une rponse positive.
	  trois, on vise la soudure. Un, deux, trois !
	prouver de l'amour pour une canalisation n'est pas un sentiment spontan, du moins pas chez moi. Mais je pensai  maman de toutes mes forces et sous nos efforts conjugus le tuyau explosa, crachant un geyser d'eau sur l'entrept pharmaceutique.
	 Victoire, Thophore ! jubilai-je.
	 Mais c'est que a flotte dj ben fort...
	En effet, un joli jet en forme de parapluie aspergeait copieusement les trois quarts de la chambre. Il n'y avait plus qu' attendre. Je me perchai sur un montant du lit et, attendrie, observai maman dormir sous la douche.
	 M'selle Nina ?
	 Oui, monsieur Thophore ?
	 En cas que de besoin... vous pensez qu'on saura arrter l'eau ?

	Mon plan marcha comme sur des roulettes. Vu de ma place du moins, car maman, elle, passa un sale quart d'heure. Vers minuit, compltement frigorifie, elle mergea de son coma en balbutiant :  Mais... mais... Oh non... non...  Elle roula hors du lit dans sa robe de chambre dtrempe et se prcipita sur son stock de drogues, rduit  l'tat de bouillie. D'une main tremblante, elle tira du magma quelques tablettes ramollies et s'effondra en sanglotant sur la moquette marcageuse. Dans la chambre, il pleuvait toujours.
	Qu'est-ce que vous attendez, vous ? aboyai-je  Thophore. Le dluge ?
	 Mais que... quoi ?
	 Nom d'un boulon ! Dbrouillez-vous pour lui faire couper l'eau ! Il faut qu'elle ragisse !
	Thophore s'approcha timidement de maman et lui tapota la nuque du bout des doigts, en chuchotant :  a va aller, ma petite dame.  Je le bousculai, me posai  deux centimtres de l'oreille de maman et vocifrai  m'en rompre les cordes vocales, si j'en avais encore eu :  Secoue-toi ! Pour LULU ! Arrte l'eau ! 
	Maman se figea. Elle releva la tte avec un semblant d'nergie et murmura : 
 Lucas... L'eau... Arrter l'eau... 
	Thophore en resta comme deux ronds de flan.
	 Pig ? lui lanai-je. Maintenant, qu'elle balance ses mdicaments, qu'elle ponge tout a, qu'elle s'installe sur le canap et qu'elle se rendorme. Si elle fait mine de prendre des cachets, vous intervenez. Et faites-lui la morale, qu'elle comprenne le message. Un peu de nerf, Thophore, de la poigne ! Je ne peux pas tre partout et j'ai moi-mme un cas dlicat sur les bras !

16

	Priscille billa, s'tira et ouvrit des yeux maussades sur sa jolie chambre.
	 Bonjour, Princesse Charmante, lui soufflai-je. Bien dormi ?
	 Je parie qu'il fait encore un temps de crotte ! marmonna Priscille pour elle-mme.
	 Eh oui, encore une dlicieuse journe qui commence, ensoleille de joie et de bonne humeur, rpondis-je en silence.
	Priscille claqua les volets, scruta le ciel nuageux.
	 Pourri ! Comment je vais m'habiller pour l'audition ?
	Mince, l'audition du conservatoire! Proccupe par maman, j'avais compltement oubli ce fichu examen de piano. J'en conus un peu de remords, moi qui donnais des leons  Thophore.
	 Une audition avec tous ces mdiocres ! fit Priscille d'un ton suffisant. Ces formalits sont d'un rasoir...
	Elle ouvrit un placard, un peu plus petit que la cantine du collge, o s'alignaient des ranges de vtements, de paires de chaussures, de sacs assortis. On et dit les costumes des centaines de figurants d'un film  grand spectacle.
	 J'ai rien  me mettre, fit Priscille, non sans un certain humour.
	Elle farfouilla dans sa garde-robe la moiti de la matine. Allonge sur son lit, je l'observais, d'abord fascine, puis cure et dcourage, essayer vaguement toutes sortes d'habits et les rejeter en boule aux quatre coins de la pice. Je conclus de cette dsinvolture qu'une femme de mnage se taperait la corve de rangement. Priscille jeta enfin son dvolu sur un dbardeur en lam argent, poustouflant de prtention. Argh ! Non, trop moche ! Je me devais de lui viter cet impair et entrepris de dcoudre quelques mailles  un emplacement stratgique, genre le bout du sein droit. Mais Priscille, s'apercevant de l'accroc et plus ttue qu'un troupeau de mules, enfila par-dessus un gilet sans manches, rouge et soyeux.
	 Et voil, fit-elle, mme le plus obtus des jurs verra que je suis une fille brillante. Hin, hin, hin.
	 Tu peux mme y aller  pied, de nuit, sans risquer de te faire renverser, remarquai-je. Hin, hin, hin.

	Ensuite nous fmes des gammes, des gammes et des gammes, des exercices, des exercices et des exercices. Debussy, Bach et Mozart commenaient  me sortir par les trous de nez, quand je crus percevoir chez Priscille une certaine nervosit, une sorte d'incertitude. Ah, ah ! me dis-je, la fabuleuse Priscille serait-elle accessible au trac, tel le commun des mortels ? Mais il tait de mon devoir de la soutenir dans l'preuve, aussi lui embotai-je docilement le pas, en route vers le conservatoire. Ou plutt je m'assis  ses cts dans le taxi rserv  cet effet par Diana Grant qui, bien qu'elle et jur d'accompagner sa fille, se dcommanda au dernier moment pour cause d'incendie suspect dans la dcharge municipale. Due et humilie, Priscille ne se laissa nanmoins pas envahir par des sentiments humains au point d'envisager de prendre le bus.

	Le jury n'avait pas l'air commode. Plusieurs candidats sortirent blancs et dfaits de l'auditorium, et la tension montait  chaque fois d'un cran. Priscille, sous ses grands airs, n'en menait pas large. En tendant mon oreille d'ange, je percevais le rythme prcipit du sang dans ses veines. Qu'elle marine dans son jus, a lui fera les pieds, pensai-je charitablement. Je n'interviendrai qu'en cas de ncessit absolue.
	 Grant Priscille ! appela soudain une voix svre.
	Priscille pntra dans l'auditorium. Il tait immense. Seule la scne, tout au fond, tait claire. En son centre, un piano, un tabouret. Le trajet jusqu'au bureau du jury me parut fort long.  Priscille aussi, srement. Six personnes la fixaient, qui n'taient que visages rigides, lvres pinces, verres de lunettes impntrables. Une dame au chignon serr lui dsigna le piano avec l'extrmit d'une rgle de fer.
	 Prenez place.
	Une vraie sorcire, celle-l, avec sa baguette  mauvais sorts.  ma grande surprise, j'entendis distinctement la voix panique de Priscille, qui n'avait pas ouvert la bouche, crier :  Au secours ! J'ai peur ! 
Impossible de rsister. Je pris sa main et, ensemble, nous gravmes les marches menant  la scne. Nous nous installmes au piano, Priscille sur le tabouret, moi au-dessus de son paule. Dans le silence oppressant, le cur de Priscille battait la chamade.
	La Sinfonia n 12 de Bach m'voquait irrsistiblement un vallon fleuri d'iris sauvages, l'envol ppiant d'une brasse de moineaux, un semis de soleil au travers des feuillages, l'ondulation lgre de gramines  flanc de talus... Emporte par ces images, j'improvisai de joyeux entrechats et sentis les notes natre sous les doigts de Priscille, se faufiler dans ses cheveux dors, enlacer mes chevilles, s'enrouler le long de mes bras, fuser de mes mains tendues et emplir le vaste auditorium d'arabesques chatoyantes.

	Un long silence accueillit la fin du morceau, finalement rompu par le toussotement approbateur d'un jur. Et voil le travail. Plus qu'un morceau et, mission accomplie, entre au Conservatoire dans la poche. Je jubilais, fire de nous, et Priscille attaqua la Fantaisie en r mineur K397, de Mozart. C'est alors, en plein lan, que j'aperus soudain une lueur inquitante dans ses yeux mi-clos. Son esprit s'ouvrit  moi comme un bouquet de fleurs vnneuses.  Je vous ai bien eus, bande de minables, avec mon air constip de petite fille timide ! AH AH AH ! Un jour, vous m'embrasserez les pieds, cloportes, vous vous prosternerez devant moi, la Seule, l'Unique, la Plus-Que-Gniale Priscille Grant ! La pianiste la plus doue de sa gnration ! Que dis-je ? De toute l'histoire de la musique, pour les sicles des sicles !
	Son arrogance et sa btise pulvrisrent en vol mon petit nuage rose. Le charme se rompit dans l'instant. Mozart perdit son me, la musique son ampleur, les doigts de Priscille leur magique virtuosit. La premire fausse note retentit  la seconde o je quittais l'auditorium et abandonnais Priscille  ses pauvres ambitions de sans-cur.

17

	La chaleur et la puanteur taient touffantes sous la toile de tente. Golbakhar y serait morte, dshydrate en quelques heures, si papa et Rouslan ne veillaient sans cesse  son chevet. Je les trouvai l tous les deux,  brasser l'air bouillant pour chasser les mouches et venter la petite.
	 mon arrive, Rouslan eut un sourire magnifique. Je l'ignorai.
	 Nina, que fais-tu ici ? s'exclama papa.
	 Je viens te parler de maman.
	 Ah.
	 Tu es au courant, pour le dmnagement, la dprime, tout a ?
	 Heu... oui. Elle m'interpelle quand Lucas a un problme. Elle m'a souvent reproch de l'avoir abandonne quand elle a d vendre la maison et faire face aux soucis d'argent.
	 Pourquoi tu ne m'as rien dit ?
	 Tu ne dsirais pas vraiment savoir. La preuve, c'est que tu ne recevais aucune des penses que nous envoient tous les gens qui nous aiment. J'attendais que tu sois prte. C'est la vraie libert dont nous bnficions, maintenant...
	Il n'y avait rien  rpondre  a.
	Je me penchai sur le bb qui respirait avec difficult.
	 Comment va-t-elle ?
	 Pas trs bien, rpondit Rouslan.
	 Vous avez pu dtourner le convoi mdical ?
	 Oui, il doit passer dans une vingtaine de jours, mais a ne suffira pas. Elle aurait besoin de soins dans un vritable hpital. Le premier est  cinq cents kilomtres...
	 Et quand bien mme, ajouta papa, il lui faudrait aussi une famille, quelqu'un qui s'occupe d'elle, qui l'lve. Seule, elle n'a aucune chance.
	 Si on pouvait l'amener  la maternit de maman, soupirai-je, il y a tout ce qu'il faut l-bas.
	 C'est sr, fit papa d'un ton rveur. Si ta mre tait l, Golbakhar vivrait.
	Sa phrase me fit l'effet d'un lectrochoc.
	 Oui... Oui! OUIIII !
	 Nina, tu te sens bien ?
	 Et comment! On va faire d'une pierre deux coups : elles vont se sauver mutuellement !
	 Pardon ?
	 On va faire venir maman ici, dans le convoi mdical. D'abord, a va la tirer de sa lthargie. Ensuite, elle trouvera Golbakhar et ne lchera plus le morceau ! Tu connais maman, pour un enfant, elle dcrocherait la lune.
	 Mmmm, fit papa, les sourcils tout froncs. C'est compliqu et on n'a pas beaucoup de temps... Ils prennent l'avion la semaine prochaine.
	 T'as mieux ?
	 Pas vraiment, avoua-t-il. OK, on va essayer !
	Je lui sautai au cou et lui couvrit le crne de bisous fougueux. Rouslan nous observait, interloqu, mais je vis poindre dans ses yeux une nouvelle nuance de vert...
	 Le responsable du convoi est un mdecin, un certain Franois Barreau, reprit papa. J'pluche tout son courrier depuis un mois et je sais qu'il a dj son quipe au complet.
	 Une des infirmires peut bien se casser la jambe, un accident est si vite arriv...
	 Nina, tu ne ferais pas a ? s'exclama Rouslan, horrifi. Les femmes ne...
	 Les femmes ne reoivent d'ordre de personne, le coupai-je. Et puis cette infirmire pourra enfin lire tous les livres qu'elle n'a jamais eu le temps d'ouvrir. Si a se trouve, un mois dans le pltre, ce sera la chance de sa vie !
	Rouslan en resta coi. Pendant ce temps, papa cogitait.
	 En admettant l'infirmire hors circuit, il faut encore qu'lisabeth rencontre notre gars.
	 Je vais organiser a avec Thophore.
	 Ah, Thophore... soupira papa.
	 Oui, je sais. Mais il est gentil tout de mme, et il adore maman.
	 Reste le problme de l'argent, intervint Rouslan.
	 L'argent ?
	 Oui, l'argent, s'nerva Rouslan. On ne dirait pas que c'est moi, le pote, ici ! L'argent pour corrompre les douaniers et quitter ce pays avec Golbakhar, l'argent pour payer son billet d'avion, l'argent pour tous les papiers et les soins en France, est-ce que je sais ?
	 Il a raison, fit papa. Moi aussi j'ai ma petite ide...
	Je fais une confiance totale  papa pour dgoter du fric, c'est le meilleur dans son boulot.
	 On va transformer Grald Grant en gnreux bienfaiteur d'Aide aux enfants du monde ! Tiens, qu'est-ce que je disais ?
	 Tel que je le connais, il ne donnera rien pour rien. Que prvois-tu d'changer contre ses sous ?
	 Mais la gloire ! s'exclama papa. Autrement dit de la publicit. Une belle histoire  faire pleurer dans les chaumires, comme les aiment la presse, les radios, la tl : 
 Une entreprise franaise sauve une orpheline du dsert !  L, on se rappelle que Diana Grant est journaliste et que tu as des liens fort privilgis avec la charmante Priscille ! Ne nie pas, grand-pre a caft !
	Papa me fit un clin d'il et j'en restai baba. Quel brio, quel talent ! Et quelle exquise impertinence envers la famille Grant !
	 Eh oui, fit papa, rien de tel qu'un petit sjour au plus noir de la misre du monde pour vous remettre les ides en place !
	J'clatai de rire. Je bondis  nouveau et bizouillai, encore et encore, mon merveilleux papa. Et puis, je ne sais comment, emporte par l'lan, je me retrouvai  embrasser Rouslan.

18

	Ce boulot d'ange gardien est un vritable enfer. Je vous conseille vivement, le moment venu, de choisir un truc peinard, genre chorale ou cration d'espces. Eh oui, cration d'espces! Les scientifiques estiment qu'au moins dix millions d'espces vgtales et autant d'insectes sont encore inconnus. D'o croyez-vous qu'ils sortent, au rythme o les humains massacrent leur univers ? Ce sont des cohortes d'anges qui les imaginent et les crent, pour que les gnrations  venir aient encore quelques bonnes surprises. Sans parler de ceux qui fabriquent des galaxies au fur et  mesure de la conqute de l'espace. Enfin, n'importe quoi, plutt que de se casser le tronc  amliorer l'existence d'humains qui n'arrtent pas de rsister et de se fourrer dans des situations impossibles !
	Inimaginable, l'nergie que nous dmes gaspiller pour envoyer le Dr Barreau dans la mme ville que maman : une grve des trains, du brouillard sur l'aroport, un vol de portefeuille, des cls englouties dans un gout et j'en passe. Heureusement qu'on a pu compter sur la BISE ! Pour Danile, l'infirmire  liminer, ce fut relativement simple. Avec son ange et celui de sa sur, nous ngocimes une crise d'appendicite pour cette dernire, si bien que Danile dut renoncer  partir au Turkmnistan pour s'occuper de ses cinq neveux. a leur fera une bonne occasion de se rconcilier, conclurent les anges, vu que les frangines taient plutt en froid ces derniers temps.
	Pour maman et Franois, ce fut une autre paire de manches.
	D'abord, il fallut convaincre maman de prendre sa voiture. Depuis notre accident, maman, dj pitre conductrice, avait en plus une peur bleue de prendre le volant. L, je dois reconnatre que Thophore fit de son mieux. C'est mme lui qui eut l'ide de mettre le tlphone hors-service et, ainsi, d'obliger maman  se rendre en personne  l'assurance pour dclarer son dgt des eaux. Aprs moult tergiversations et bougonnements, elle se rsigna.
	Elle s'assit, toute tendue, dans son auto encore au parking, mit un temps infini avant de tourner la cl de contact et sursauta quand le moteur ronfla. Je trpignais d'impatience. Car,  la mme seconde, papa, Rouslan et Wonka  qui fut l'homme-mdecine d'une tribu d'Indiens des Grandes Plaines et est aujourd'hui l'ange gardien de Franois Barreau  foraient ce dernier  grimper dans sa bagnole en rlant pour rgler une formalit administrative, une histoire d'autorisation non parvenue  son destinataire. (Papa avait fourr son fax urgent sous une pile de dossiers, o personne ne le trouverait avant des lustres.) Toute l'opration tait minute et il ne fallait pas se rater.
	 grands coups de rues barres, de taxis mal gars et de camions de livraison, nous russmes enfin  les envoyer sur la mme avenue, juste l'un derrire l'autre. Franois Barreau tait fou furieux et tapait sur son volant en bramant :  C'est pas vrai ! Quel souk, ce bled ! Allez, avance, patate !  La patate c'tait maman qui, paralyse de trouille, roulait comme une tortue. La collision tait prvue au troisime feu rouge.
J'entendis papa crier :
	 Vas-y, Rouslan !
	Et le feu passa du vert  l'orange.
	Thophore raffermit sa prise sur les paules de maman, j'crasai sa pdale de frein. Wonka donna un grand coup d'acclrateur  la voiture de Franois. Papa retenait les vhicules suivants.
	BANG ! KRAK ! Impec.
	 Ces chevaux de mtal sont fougueux comme des broncos sauvages ! commenta Wonka, un sourire malicieux sur son visage tann.

19

	 Mais a va pas, de piler comme a ? rugit le docteur Franois Barreau en jaillissant de sa voiture. Vous tes givre, ma parole !
	Maman sortit  son tour, dcompose.
	 Pardon, je... je...
	Elle tait si pitoyable que Franois mit un bmol  ses hurlements. Il examina leurs deux pare-chocs esquints et maugra :
	 Ce n'est que de la tle froisse, c'est pas si grave...
	 Oh si ! Oh si ! Mon Dieu, a ne finira donc jamais...
	Et elle clata en sanglots au beau milieu de la chausse. Un concert de Klaxon retentit ds que le feu passa au vert.
	 Bon, fit Franois, garons-nous un peu plus loin et allons remplir le constat au caf du coin. Tenez, mouchez-vous !
	Il extirpa de son blouson un grand mouchoir  fleurs, bien repass.
	 Merci... C'est rare les gens qui utilisent encore des mouchoirs en tissu, remarqua maman en reniflant.
	 J'ai le nez dlicat, rtorqua Franois. Et maintenant, dgageons le passage avant de nous faire lyncher.
	Nous autres, anges, changions par-dessus leurs ttes des clins d'il et des pouces levs triomphants.

Trois heures plus tard, nous jubilions toujours. Maman et Franois n'avaient pas boug de leur table, o ils avaient consomm un remontant, un caf, puis un apro et enfin command un sandwich. Maman, sous le double choc de l'accrochage et du cognac, se livrait tout entire  ce parfait inconnu. Notre mort, sa terrible dpression, son petit garon, son incapacit  reprendre le fil de sa vie, son travail.
	La mine de papa s'assombrissait de minute en minute.
	 Quelque chose cloche ? demandai-je.
	 Mm. J'aimerais bien qu'il cesse de la reluquer avec des yeux de merlan frit.
	 Pourquoi ? Il s'intresse  elle, c'est exactement ce qu'on voulait.
	 Ouais, mais je connais ces yeux, j'avais les mmes quand j'ai rencontr ta mre.
	 Tu es jaloux ! pouffai-je. C'est vrai qu'il n'est pas trop moche, pour son ge.
	Le Dr Barreau avait la quarantaine dynamique, l'il bleu, la mine bronze, encore pas mal de cheveux et un certain charme, si on aime le genre baroudeur mal ras.
	 Mais lisabeth est mon pouse ! s'emporta papa.
	 Disons plutt que tu es son dfunt mari... Et regarde comme a lui fait du bien de parler.
	En effet, maman, les pommettes roses et les yeux brillants, s'animait sous le regard attentif de Franois. Tout  coup, elle s'arrta au milieu d'une phrase.
	 Oh, je suis vraiment confuse... Je dois vous ennuyer avec mes histoires sinistres !
	 Pas du tout, c'est trs mouvant. Votre confiance me touche.
	 Mais moi, j'ignore tout de vous !
	 Eh bien, je suis mdecin et je travaille pour Aide aux enfants du monde, une association humanitaire.
	 Ah, c'tait mon rve quand j'tais lve infirmire ! Soulager un peu de souffrance, rencontrer d'autres cultures... Mais je me suis marie, alors...
	 Ben voyons ! a va tre de ma faute, maintenant, grogna papa.
	 Je prpare une mission au Turkmnistan, reprit Franois. Avec des moyens modestes, nous faisons circuler un convoi mdical dans diffrents camps de rfugis. C'est un peu long  raconter... vous prendriez un autre caf ?
	 Volontiers, fit maman, les yeux carquills d'intrt.
	Nous dcidmes de presser un peu le mouvement et Wonka murmura  l'oreille de Franois :  Si tu lui proposais de remplacer Danile ? Vois la lumire dans les yeux de cette femme : malgr sa douleur, elle est forte et elle connat les gestes qui sauvent. 
	Une heure encore s'coula. Franois rpondait en dtail  toutes les questions intelligentes poses par maman. Il raconta ses difficults  organiser le dplacement d'une quipe dans un pays soumis  un rgime de fer, o les routes sont dans un tat dplorable, parsemes d'animaux errants et de bandes de brigands, o des rgions entires sont dpourvues d'eau potable, d'lectricit, de mdicaments, o svissent le cholra, la diphtrie, la fivre typhode et la tuberculose, sans parler de la malnutrition !
	Mais je voyais approcher le moment o maman s'crierait  J'allais oublier la sortie des classes ! , filerait chercher Lulu, et notre plan tomberait  l'eau.
	Aussi Wonka dut-il augmenter la pression.
	 Franois, propose-lui la place de Danile ! C'est la femme qu'il te faut, et elle seule...
	 N'exagrons rien, persifla papa.
	Franois fixa soudain maman.
	 Excusez-moi, on se connat  peine, mais j'aimerais vous faire une proposition.
	 S'il l'invite  dner, je lui fais avaler la carafe, gronda papa.
	Maman avait d penser  quelque chose du mme genre, car elle rougit lgrement. C'tait trop mignon.
	 Voil... Une des infirmires a un empchement et il me manque une personne pour cette mission. Bien sr, il me faudrait vos rfrences professionnelles, mais j'ai l'impression que vous... Si vous pouviez vous librer... pour... pour venir avec moi ! Enfin, avec nous !
	Maman resta la bouche ouverte pendant plusieurs longues secondes. C'tait un peu moins mignon, j'ai presque eu peur qu'elle bave.
	 Moi ?
	 Oui.
	 Au Turkmnistan ?
	 Oui... Mais vous n'tes pas oblige de me donner une rponse tout de suite. Demain, ce sera trs bien.
	 Demain ? !
	 Un peu avant midi, ce serait super. Et si vous pouviez m'envoyer par Internet votre CV et votre numro de passeport, pour le billet. Enfin, si...
	Maman s'adossa contre la banquette, ferma les yeux.
	Thophore intervint.
	 Vous la bousculez trop,  c't'heure. Elle a le cur tout chavir.
	Wonka souffla alors  l'oreille de 
Franois :
	 Comme l'oiseau dans la tempte, son esprit doit se reposer. La nuit lui portera conseil.
	 Rflchissez et appelez-moi, reprit Franois en gribouillant son numro de tlphone sur l'addition. La nuit porte conseil !
	Maman rafla le bout de papier et s'exclama :
	 Oh l, l, bientt cinq heures ! Je dois filer  l'cole chercher mon fils.
	  demain alors, affirma Franois, en lui tendant la main.
	  demain, confirma maman avec son sourire 

20

	 peine rentre, maman se jeta sur le tlphone.
	 Muriel ? II m'arrive un truc compltement dingue !
	 Babeth ?
	 videmment, qui veux-tu que ce soit ?
	 Je n'ai pas reconnu ta voix...
	 Peut-tre parce que j'ai arrt les anti-dpresseurs, j'ai tout flanqu  la poubelle.
	 Ah bon !? Et a va ?
	 Vachement mieux ! Figure-toi que tout a commenc par une inondation...
	Maman raconta ses aventures sans reprendre haleine. Dans sa version, typique de la candeur des vivants, il n'tait question que de  concidence incroyable ,  hasard inou ,  une chance sur des millions ,  tomb du ciel ... Enfin, elle conclut sa longue tirade par la question fatidique :
	 Qu'est-ce que t'en penses ?
	Muriel n'hsita pas une milliseconde.
	 Vas-y. Fonce.
	 Et Lucas ?
	 Je le prends  la maison, les enfants seront ravis. 
	 La mission dure combien de temps ?
	 Trois semaines.
	 Paaarfait ! Et... il est comment, ton docteur de la jungle ?
	 Bof, je ne sais pas...
	 Alors c'est qu'il est plutt bien de sa personne.
	 Arrte, je n'ai pas la tte  la gaudriole !
	 Oh, je voulais juste m'assurer qu'il ne te gcherait pas les splendides paysages turkmnes...
	Sur quoi Muriel et maman clatrent d'un rire de hynes adolescentes. Lulu accourut de la cuisine pour assister  ce miracle et se bidonna de pur bonheur. Au plafond, l'quipe anglique se congratula chaudement, sauf papa qui boudait.

21

	Bon gr, mal gr, Priscille allait maintenant effectuer une bonne action, au moins une fois dans sa vie. Je rsolus de mettre le paquet. Pas de fioritures, pas de messages subtils, du direct, du muscl. Accepte de justesse au Conservatoire, et encore, seulement en premier cycle, Priscille avait perdu un peu de sa superbe. Ainsi dstabilise elle tait dans l'tat d'esprit idal pour un bourrage de crne onirique. Cette nuit-l, ds qu'elle se fut endormie, j'entrai donc dans ses rves et ce fut comme de projeter un film sur un cran bizarre et mouvant.
	 l'acte I, Priscille erra d'abord dans une maison sinistre  souhait, o elle croisa les membres du jury qui lui jetrent des regards mprisants, sans lui adresser la parole. J'apparus tout  coup sous les traits de mon propre fantme, ple et nbuleuse.
	Dans son sommeil, Priscille remua, ses doigts griffrent la couette. Je mugis, d'une voix d'outre-tombe.
	 Prisciiiille, Prisciiiille...
	 Nina ! Je te croyais morte !
	 Je suiiis morte.
	Le rve de Priscille vira alors au cauchemar. Elle courut de pice en pice, cherchant une issue. Je me contentais d'apparatre sur son chemin, immobile, lugubre, terrifiante.
	Priscille se dmena tant dans son lit qu'elle percuta sa lampe de chevet et se rveilla en sursaut. Haletante, les yeux hagards, elle alluma la lumire et resta un long moment  frissonner.
	 Quelle horreur ! murmura-t-elle. Pourquoi est-ce que je n'arrte pas de penser  cette fille ? Bonne question. On progressait.
	Priscille alla faire pipi, but un verre d'eau, se recoucha, se rendormit.
	Acte II. Priscille dans la grande salle du Conservatoire. Tout tait sombre. Elle comprit confusment qu'elle arrivait en retard, que l'examen tait termin et qu'elle avait tout rat. Soudain, je flottai comme un ectoplasme au-dessus des ranges de fauteuils rouge sang, qui se dmultiplirent  l'infini.
	 Prisciiille, tu dois affronter ton destin...
	Priscille hurla de peur, tenta de fuir mais ses jambes ne la portaient plus, elle tomba.
	Je m'approchai, lentement. Priscille se trana sur le sol. Honntement, je m'amusais comme une petite folle.
	 Non ! Noon ! Maman !
	Je hululai :
	 Priscille, ton heure est venuuue.
	 Nooon! Piti, je ne veux pas mourir!
	 Alors tu dois obir...
	 Oui, oui, tout ce que tu voudras !
	Comme quoi, la mthode tait efficace. Je dcidai de changer de dcor et propulsai Priscille dans une sorte de dsert mtin de cimetire. Parmi des roches dchiquetes se dressaient des tombes dont mergeaient des silhouettes spulcrales, des ossements blanchis. Priscille tait folle d'angoisse. Soudain, un enfant dcharn apparut, la fixa de ses orbites noires et vides et lui tendit les bras.
	Sur son oreiller tremp de sueur, Priscille secoua la tte pour se dbarrasser de cette vision d'apocalypse.
	 Entends-tu la douleur des enfants du monde ? demandai-je, en ajoutant des cris de damns en fond sonore.
	Dans son rve comme dans son lit, Priscille pleurait maintenant  chaudes larmes.
	 Mais qu'est-ce que je peux faire ?
	L, je fis apparatre son pre et sa mre, chargs de lourdes amphores remplies d'or, qui dversrent une pluie brillante sur la terre aride. L'enfant s'approcha de la manne, y plongea ses mains. L'or se changea en fruits que le petit dvora  pleine bouche. L'atmosphre devint lgre, colore, emplie d'espoir.
	Priscille se dtendit.
	 sa grande surprise, ma mre apparut, lui sourit et prit dans ses bras l'enfant, dsormais potel et babillant.
	Difficile de faire plus clair, comme allgorie ! Encore fallait-il que Priscille s'en souvienne et je dcidai de lui repasser l'acte II en boucle jusqu'au matin.
	Quand son rveil sonna sept heures, Priscille s'assit dans un sursaut, la bouche sche, les paupires bouffies.
	 Quelle nuit atroce ! C'est la dernire fois de ma vie que je mange de la daube surgele.
	Priscille songea un instant  son sommeil mouvement.
	 Pffou ! Quels rves dbiles ! murmura-t-elle. Oublions a, vite fait.
	Mais j'avais tout prvu. Tout le jour, sans un instant de rpit, je lui rappelais sa promesse de la nuit. Au dos de son paquet de crales, une annonce invitait les jeunes consommateurs  un concours de dessins contre la faim dans le monde. Son livre d'Histoire s'ouvrit tout seul au chapitre consacr au tiers-monde et Priscille tomba nez  nez avec une photo de petits Africains au ventre gonfl, etc. Au fil des heures, son trouble devenait palpable.
	 la sortie du collge, les journaux faisaient leurs gros titres sur les camps de rfugis afghans en Asie centrale. Priscille stoppa net devant le kiosque puis poursuivit son chemin, perdue dans ses penses. Ce fut donc en marchant les yeux colls au trottoir qu'elle tamponna maman, jecte de la banque par un Thophore en grande forme. Son ahurissement fit plaisir  voir.
	 Madame Claventin ! C'est inou de vous trouver l !
	Maman identifia Priscille, sans enthousiasme.
	 Ah. Bonjour.
	 Madame Claventin, je dois vous parler.
	 Je fais des courses urgentes. Une autre fois, peut-tre ?
	 Je vous accompagne. S'il vous plat. C'est trs important.
	Maman considra un instant Priscille et son air hallucin, haussa les paules et reprit sa marche.
	 J'ai fait un rve terrible, commena Priscille. Vous tiez dedans, Nina et mes parents aussi, et on sauvait des enfants. Des enfants du monde.
	 QUOI ?
	 Je vous jure !
	Cinquante mtres plus loin, elles s'assirent sur un banc public et se plongrent dans une intense discussion.

	Bien plus tard, elles se sparrent en s'embrassant sur les deux joues.
	 Quand il s'agit d'argent, mes parents ne me refusent rien, fit Priscille. Je vous tlphone pour le rendez-vous.
	 Merci, rpondit maman. Pour tout.
	Priscille agita simplement la main avec un sourire modeste. Pas trop mal russi, d'ailleurs, pour un premier du genre.

22

	Priscille consacra  cette affaire autant d'nergie et d'enttement qu'elle en mettait nagure  emmerder le monde. Le rsultat fut tout aussi remarquable. (Il faut dire que je ne gardai pas non plus les deux pieds dans le mme sabot !) Elle dboula dans le bureau de son pre comme une tornade, pendant que j'embourbais toutes les communications tlphoniques de l'entreprise afin de lui laisser le champ libre. Un bon court-circuit dans le standard, et le tour fut jou. Tel pre, telle fille, en une demi-heure montre en main, Priscille arracha  Grald Grant un investissement consquent dans le mcnat humanitaire et un rendez-vous urgent avec un responsable d'Aide aux enfants du monde.
	Nous effectumes la mme opration commando  la rdaction du journal tlvis, et Diana fut bientt convaincue de consacrer un reportage au dpart du convoi mdical, interview de Franois Barreau et appel de fonds  l'appui. Un sacr bon boulot, non ? Priscille, flicite par maman mue aux larmes, rayonnait d'une lgitime fiert. Je commenais  penser qu'on en ferait quelque chose, de cette jeune fille. Du moins, si les petits cochons ne la mangent pas, comme dit grand-pre.
	Rsultat des courses, quand l'quipe d'AEM monta dans l'avion quatre jours plus tard, son budget initial avait doubl ! Franois en profita pour embarquer du matriel supplmentaire, estampill  la hte  Donation Grant , et, sous l'influence de Wonka, allongea le circuit prvu... jusqu'au camp de Golbakhar.
	Hommes, femmes et conteneurs s'envolrent donc pour Tachkent, en Ouzbkistan. Arrivs l aprs quinze heures de vol, une escale  Francfort et une autre  Moscou, ils reprirent un avion vers Achkhabad, la capitale turkmne. Fourbus, ils durent encore veiller au dchargement de leur prcieux matriel mdical et sillonner la ville pour se fournir en denres introuvables dans les rgions dsertiques. Sur les marchs s'entassaient des marchandes de tapis et de lgumes aux fichus multicolores, des hommes en chapeaux de fourrure vendant des moutons, des chvres  poil long et mme des chameaux. Maman eut l'impression de changer de plante et, pour la premire fois depuis bien longtemps, laissa quelques pas derrire elle le chagrin et la mort.

Enfin, l'quipe au complet s'entassa dans deux camionnettes obtenues aprs d'interminables tractations et se lana sur les six cents kilomtres de pistes dfonces qui les amenrent, cahin-caha,  l'extrme sud du pays. Thophore ne quittait pas maman d'une semelle et je multipliais les allers-retours entre le Turkmnistan et la France, heureusement plus vite qu'en avion. Je transmettais autant d'informations que possible  Priscille, qui de son ct ne dcollait gure d'Internet et harcelait AEM pour obtenir des nouvelles de la mission. Je tenais aussi au courant Donatienne et le chevalier de la Brante, si bien que Muriel et Lulu passrent leurs petits djeuners  s'exclamer  C'est dingue, j'ai encore rv de Babeth, cette nuit  et  Oh oui, moi aussi, et maman, elle allait bien .
	Elle tenait le choc, certes, mais elle trimait dur, dans des conditions extnuantes. Dans chaque camp, les mres, elles-mmes amaigries et malades, amenaient des enfants meurtris par toutes les infections possibles et imaginables. Coude  coude, par une temprature de four le jour et de frigo la nuit, mdecins et infirmires incisaient, recousaient, injectaient, pommadaient, paraient au plus press. Le stock d'antibiotiques, de dsinfectants, d'anti-diarrhe et de pansements striles fondait comme neige au soleil. Maman perdit le compte des heures et des jours et s'endormait comme une pierre ds que le convoi reprenait la route, malgr les nuages de poussire et de monstrueux nids-de-poule.


23

	La mission tirait  sa fin et chaque tour de roue rapprochait maman du camp o Golbakhar, atteinte par un mauvais virus, luttait maintenant contre la mort. La vieille femme qui s'occupait d'elle perdait manifestement la boule et les anges gardiens durent redoubler d'efforts. Rouslan passa des nuits  insuffler dans les petits poumons malmens sa respiration d'ange. Papa s'ingnia  distiller dans les veines du nourrisson un peu d'eau et de sels minraux. Mais le soir o le convoi arriva, il tait presque trop tard.
	Maman descendit de la camionnette en billant de lassitude, frictionna ses jambes courbatues.
	 On installera l'infirmerie demain, annona Franois. Ce soir, repos pour tout le monde.
	Sa dcision soulagea l'quipe mais sema la panique chez les anges.
	 Ah non, pas question! s'cria Wonka.
	Malgr ses efforts, Franois s'obstina. Rouslan intervint, affol.
	 Golbakhar devient bleue ! Elle touffe !
	 Cette fois-ci, j'y vais ! lana papa.
	 C'est pas ben permis, d'apparatre aux humains, objecta Thophore. Sauf si on doit dlivrer un message des autorits.
	Papa balaya la remarque.
	 Gabriel m'a confi une mission, je l'excute, point final.
	Soudain il se matrialisa sous les traits d'un garon crasseux et dpenaill, qui se faufila entre les tentes et alla se planter droit devant maman, assise sur une caisse de matriel. Il plongea ses yeux noirs dans les siens et lui dbita d'une voix pressante un petit discours d'o ressortait constamment le mot  doctor .
	 Ah non, mon bonhomme. Demain,  doctor , tomorrow !
	Ttu, le gamin secoua la tte, lui fit signe de le suivre.
	 Doctor !
Soudain maman s'exclama :
	 Comme c'est drle, il ressemble  mon petit Lucas !
	Les yeux de l'enfant se remplirent de larmes, il joignit ses mains sales et supplia en montrant un coin du camp :
	 Doctor... doctor...
	Maman se leva en grimaant.
	 Bon, OK, je viens.
	Le gosse partit au triple galop jusqu' la tente o gisait Golbakhar et disparut sous la bche.

	Maman cligna des yeux pour s'habituer  l'obscurit, chercha le gamin, mais ne vit qu'un paquet de hardes abandonn sur un tapis mit. Soulevant dlicatement un bout de chiffon, elle distingua un petit visage congestionn, jura, saisit le ballot et courut vers les camionnettes en criant :
	 Vite, l'oxygne, un bb cyanos !
	En quelques secondes l'quipe fut sur les dents, prodiguant les premiers secours sous un abri de fortune. Masque  oxygne, piqre pour soutenir le cur, goutte--goutte. Peu  peu le nourrisson reprit une couleur humaine, gmit, remua ses doigts frles. Anges et mdecins lchrent en mme temps un profond soupir de soulagement.
	 C'est un vrai miracle que ce mme soit encore en vie, dit Franois en examinant le bb. D'aprs son tat clinique, il devrait tre mort depuis des jours... Tiens, c'est une fille !
	 Oh, une petite fille... rpta maman avec motion.
	Franois lui lana un coup d'il acr et interpella Hassan, le traducteur turkmne.
	 Hassan, pouvez-vous chercher les parents de cette petite ? Le garon qui nous a appels est peut-tre son frre ?
	 Je essayer, mais beaucoup bbs perdus pendant fuite d'Afghanistan, rpondit Hassan en s'loignant pour converser avec les rfugis rassembls autour du convoi.
	Maman tira un sige pliant d'une camionnette et s'installa au ct du bb.
	 Je vais veiller sur elle, annona-t-elle. Franois, qui avait dj test la capacit de rsistance de son infirmire, maugra.
	 Inutile, je suppose, de t'ordonner de te reposer ?
	 Inutile en effet, fit maman avec un grand sourire qui illumina ses traits tirs. Ne t'inquite pas, a va aller.

	Reste seule avec l'enfant, maman glissa son petit doigt au creux de la minuscule menotte et murmura :
	 Dors tranquille, mon bb, je suis l. Tu es sauve maintenant.
	Dans son sommeil, Golbakhar sourit aux anges.
	Sous la nuit froide qui tombait, maman fredonna une berceuse qui, mille fois, m'endormit. Notre chur cleste la reprit  l'unisson et porta jusqu'aux toiles le chant de ces deux mes perdues, enfin runies.

24

	L'aube et Franois trouvrent maman en train de bercer Golbakhar avec une tendresse infinie. Ensemble, ils lui retirrent sa perfusion et lui firent avaler quelques gouttes de lait maternis.
	Franois se racla la gorge.
	 lisabeth, nous...
	 Hassan a-t-il retrouv les parents de cette enfant ? le coupa maman.
	 Non, justement, je dois te parler de...
	 Avant tout, sache que j'ai pris une dcision. J'emmne cette petite avec moi, quoi qu'il en cote.
	 Mais c'est impossible! J'tais sr que tu tomberais dans ce pige. Tu es bouleverse par cette petite fille parce que tu as perdu la tienne, mais le maximum que nous puissions faire, c'est de la ramener  Achkhabad et de la confier  un orphelinat.
	 Non, fit maman d'un ton sans appel. Mme si je dois rentrer  pied  travers l'Iran, la Turquie et les Balkans !
	Franois prit une profonde inspiration et ouvrit la bouche pour rappeler l'engagement sign par les membres de l'quipe mdicale, sa responsabilit de chef de mission, les murailles infranchissables de paperasseries et de dogmes qui coupent le Turkmnistan du reste du monde, les milliards de graves ennuis que cette dcision pouvait leur apporter, quand une vieille, tordue et rabougrie, vieille comme la misre, vieille comme les montagnes qui se profilaient  l'horizon, s'approcha d'eux en clopinant. D'une voix chevrotante, elle marmonna quelques phrases  maman.
	 Hassan, appela maman, trop heureuse de la diversion, que veut cette femme ?
	Le traducteur se pencha pour saisir les gargouillis de la vieille.
	 Je pas bien comprendre, c'est femme folle, prvint-il. Elle dire surtout  Dieu vous bnisse .
	La vieillarde se mit  farfouiller d'une main tremblante sous ses jupes en haillons, sans cesser de psalmodier. Franois donnait des signes vidents d'exaspration quand l'anctre brandit enfin un petit tube d'argent cisel. De sa griffe ride, elle crocha la main de maman et lui referma les doigts sur le bijou.
	 Qu'est-ce que c'est ?
	 a tre amulette, expliqua Hassan. Normalement pas permis par islam, mais vieux gens des campagnes croire dans protection. Dedans, souvent morceau du Coran.
	 Oh oui ! a s'ouvre ! Il y a un petit papier  l'intrieur !
	Maman fit tomber le feuillet dans sa paume et le tendit au traducteur.
	  Les richesses et les enfants sont parure de la vie de ce monde, mais bonnes actions imprissables reoivent meilleure rcompense auprs de ton Seigneur , traduisit Hassan. Sourate 18, verset 4.
	Maman dcocha un sourire triomphal  Franois.
	 Tu vois, mme le ciel est dans mon camp !
	Le mdecin haussa les paules.
	 lisabeth, sois raisonnable. Rends son gri-gri  la sorcire et... Mais o est-elle passe, celle-l ?
	Comme emporte par la brise du matin, la vieille avait disparu.
	Maman en profita pour passer  la contre-offensive.
	 Franois, coute-moi. Tout ici est une question de pouvoir et d'argent. Grce  la donation Grant, nous disposons d'un peu des deux. Avance les frais pour le transport du bb et les formalits officielles, je te rembourserai ds notre retour. De mon ct, je vais solliciter l'appui des Grant.
	Franois observa longuement la femme dtermine et fragile, debout devant lui.
	 Je t'en prie, Franois. C'est vital pour nous deux. 
	 Peut-tre mme pour nous trois...
	Du bout des doigts, il effleura la joue de son infirmire rebelle.
	 On va tenter le coup. Advienne que pourra. 
	Maman sourit puis, sans un mot, s'vanouit.

25

	 Vous tes des femmes trs... heu... spciales, dans la famille, commenta Rouslan.
	 Oh, a va, hein! Elle n'a pas ferm l'il, elle crve de faim, et avec toutes ces motions, c'est normal d'avoir un petit coup de pompe !
	 Mais ce n'tait pas une critique, rpliqua Rouslan. Si les femmes ne sont jamais faibles, quand les hommes pourront-ils les protger ?
	Je cherchai une repartie percutante quand papa sonna le branle-bas de combat. Voir maman tomber dans les bras de Franois lui hrissait le poil, si je puis dire, mais ce n'tait pas le genre  faire du sentiment en pleine bataille. Il nous envoya  nos postes comme autant de petits soldats :
	 Thophore, assez chougn, votre lisabeth chrie est entre les mains d'un mdecin ! Faites-lui plutt reprendre ses esprits, elle roupillera plus tard. Nina, fonce voir Priscille, qu'elle mette la pression maximale  ses parents. Rouslan, tu veilles sur Golbakhar, moi je m'occupe des bureaucrates turkmnes. En avant !
	Je rdigeai pour Priscille un e-mail urgentissime  l'en-tte d'AEM, le bombardai dans sa messagerie, l'arrachai quasiment par les cheveux  son piano et la tranai devant l'ordinateur. Elle ragit au quart de tour, sauta sur le tlphone et perscuta ses parents jusqu' ce qu'ils mettent leurs quipes respectives sur le pied de guerre. Encore un peu, et je finirai par l'aimer...
	Papa, de son vivant, avait largement dvelopp les relations commerciales de la Grant Compagny en Asie centrale et ses contacts furent prcieux. L'ide de transfrer en urgence une petite orpheline afghane du fin fond du Turkmnistan jusqu' un hpital europen suivit de tortueux chemins, en quatre, cinq ou six langues, de bouche de directeur financier  oreille de diplomate, d'homme politique  chef de la scurit... Une nouvelle fois, les anges gardiens de la BISE nous appuyrent de leur mieux. Pendant trois jours et trois nuits, le nombre de communications miraculeusement tablies malgr des rseaux en perptuel drangement, de fonctionnaires inflexibles subitement attendris, d'avions en retard et de courriers mystrieusement en avance dpassa l'entendement ! Quelques gros chques et de juteux contrats de la Grant Compagny firent sauter les derniers verrous.

	C'est ainsi qu' l'aroport d'Achkabad, peu avant le dpart de l'avion, un reprsentant du ministre de l'Intrieur turkmne en grand uniforme vint claquer des talons devant Franois Barreau, mdus et inquiet. Il lui remit solennellement une paisse liasse d'autorisations, dment garnies d'une foultitude de paraphes et de tampons officiels. Toute l'quipe serra nanmoins les fesses jusqu' ce que le train d'atterrissage quitte enfin le sol, puis laissa exploser sa joie. Hourras, embrassades et mauvais champagne !

26

	Pour leur arrive, Priscille et moi fmes les choses en grand. Peut-tre mme un choua trop grand. Dans le hall de l'aroport se bousculaient une quipe de tlvision, Diana Grant en personne cramponne  un micro, une poigne de reporters de radio allchs par le sujet, plusieurs correspondants de presse, Grald Grant avec son staff et une escouade d'ambulanciers. Juste derrire, on avait russi  caser Muriel, mamie, Priscille et le pauvre Lulu qui posait les deux mmes questions depuis une semaine. 
 Quand est-ce qu'elle revient maman ? C'est quand, bientt ?  Tout autour, des parents et des amis brandissaient des banderoles et des bouquets de fleurs. Des membres d'AEM, des employs de chez Grant et de simples curieux jouaient des coudes pour se hisser au premier rang. Au-dessus de la mle, tincelante d'allgresse, flottait la Dream Team anglique.

	La porte vitre s'ouvrit soudain sur Franois, charg d'un sac hriss de biberons et de bouteilles d'eau minrale. Un tonnerre de vivats, de bravos et d'applaudissements emplit le vaste hall. Franois rit, posa un index sur ses lvres et mima un  chut  parfaitement drisoire. Il s'effaa et maman apparut, serrant contre son cur un poupon emmitoufl dans une couverture. Les applaudissements redoublrent, les bouquets sautrent au plafond, les mouchoirs sortirent des poches.
	Franois s'effora  la fois de prserver maman et Golbakhar de la bousculade, de saluer ses amis et d'carter les micros brandis sous son nez. Thophore, papa et moi ruinmes quelques dizaines de tibias pour leur dgager un passage dans la foule. J'aperus le crne bouriff de Lulu surnager un instant, puis disparatre  nouveau, englouti. Soudain un grand cri rageur de nourrisson veill en sursaut ramena tout le monde  un semblant de calme. Mitraille sans piti par les photographes, maman rejoignit tant bien que mal sa famille. Lulu prenait son lan pour bondir quand il aperut le bb qui vocifrait.
	 C'est quoi, a ? fit-il aimablement.
	Maman l'attira contre elle de son bras libre, pressa ses lvres dans les cheveux hirsutes, murmura :  Mon amour, mon amour de petit garon... 
	 Eh bien, ce doit tre la petite sur dont on a tant parl, intervint mamie. Comme elle est jolie !
	Lulu jeta un il torve au nourrisson.
	 Elle fait ce bruit tout le temps ?
	 Non, quand elle a peur, ou qu'elle a faim.
	 Nina, mme quand elle avait super faim, elle ne braillait pas comme a !
	 Oui, mais Nina tait une jeune fille. Elle, c'est un bb.
	 Et comment elle s'appelle, d'abord ?
	 On a pens l'appeler Suzanne, a veut dire  Rose , en hbreu, rpondit une voix grave. a te plat ?
	Lulu leva des yeux ronds sur Franois et sa main pose sur l'paule de maman.
	 Mais c'est qui lui, encore ? gmit-il.
	 C'est Franois, avec qui j'ai fait ce voyage et sauv Suzanne, expliqua maman. Vous aurez tout le temps de faire connaissance, plus tard, au calme.
	 Salut Lulu ! fit Franois en offrant sa main tendue.
	Le petit bonhomme la serra avec un immense srieux, pendant que Muriel treignait maman puis s'emparait de la direction des oprations.
	 En route ! J'ai l un couffin douillet, et dehors une ambulance attend cette demoiselle.
	Maman lui confia son trsor et se tourna vers Priscille qui se dandinait d'un pied sur l'autre.
	 Madame Claventin, je vous flicite de... 
	Maman l'embrassa avec tendresse.
	 Oh, Priscille ! C'est moi qui te flicite et te remercie, tu as t merveilleuse. Sans toi, on n'aurait jamais russi ce miracle !
	Il est dans la nature des anges d'tre extrmement modeste, aussi ne fus-je que lgrement froisse de ne pas recevoir ma part de compliments. Ma rcompense  moi, c'taient les visages rayonnants et les curs vibrants de tous ceux que j'aimais.
	 voix basse, Priscille demanda :
	 Est-ce que je pourrais venir voir le bb, un jour?
	Maman caressa ses cheveux blonds.
	 Ma maison est la tienne. Tu es la bienvenue aussi souvent que tu le souhaites.
	Priscille hocha la tte et une larme roula sur sa pommette.
	 C'est rigolo, les filles a pleure plus souvent que les garons, glissa doctement Lulu  Franois.
	 J'ai remarqu qu'elles font aussi plus souvent pipi, rpondit celui-ci sur le mme ton.
	Lulu pouffa. Le hall de l'aroport se vida lentement et notre petit groupe se dirigea vers la sortie. Maman et Muriel beraient entre elles le couffin de Suzanne, Lulu sautillait au ct de Franois, mamie et Priscille suivaient en bavardant.
	 On dirait une famille... souffla papa.
	 a te fait de la peine ? demandai-je.
	 Oh non, soupira-t-il. L'essentiel est qu'lisabeth soit heureuse. Qu'ils soient tous heureux... Pas vrai, mon vieux Thophore ?
	 Pour sr ! fit l'autre avec un air bat.
	Rouslan chuchota alors  mon oreille :
	 Nina, il me semble qu'on a bien mrit des vacances.
	 Heu... Priscille doit tudier un concerto et je... Enfin...  la mer ?
	 Par exemple.
	 Tous les deux ?
	 Rien que nous deux ! Tu t'entraneras aux ricochets, j'crirai des pomes... Nous aurons l'ternit devant nous.
	 L'ternit ? Mais a va tre affreusement long ! 
	Je ris de sa mine offusque, glissai ma main dans la sienne et nous nous clipsmes...




